La neutralité du réseau –un enjeu souvent appelé net neutrality–, est un des concepts fondateurs d’Internet. Par définition, selon Wikipédia, cette neutralité consiste à exclure « toute discrimination à l’égard de la source, de la destination ou du contenu de l’information transmise sur le réseau ». En somme, quiconque aurait le loisir d’envoyer ou de recevoir n’importe quelle donnée peu importe où il se trouve et en provenance ou à destination de n’importe qui. Mais, comme s’en rendent comte les Américains, c’est plus facile à dire qu’à faire.

De prime abord, il est difficile d’être contre la vertu. Le rêve d’une sphère publique riche où quiconque peut être entendu ne date pas d’hier. Des organismes non gouvernementaux, notamment l’Electronic Frontier Foundation ( EFF ), combattent depuis des années ce qu’ils perçoivent comme étant des entraves à la liberté d’expression en ligne. Plusieurs états ont à leur tour pris des mesures afin de préserver la neutralité du réseau, et celle-ci est même devenue un enjeu de la campagne électorale de Barack Obama.

Il est de ce fait aisé de se remémorer plusieurs cas de censure sur le Net : par exemple Telus, au Canada, qui, en 2005, empêchait ses abonnés d’accéder à certains sites syndicaux, ou des cas de  filtres sélectifs sur le réseau à des fins commerciales ( par exemple les opérateurs de téléphonie 3G qui empêchaient leurs utilisateurs de se servir du logiciel Skype ). Prenons aussi tout simplement, l’exemple de certains pays comme la Chine, qui filtrent le contenu accessible sur Internet. Dans plus d’un cas, l’Internet des uns n’est pas celui des autres.

Il serait possible d’imaginer un Canada sans neutralité, qui rendrait par exemple impossible aux abonnés de Vidéotron d’accéder au contenu du site Web Tou.tv – opéré par Radio-Canada -, les redirigeant plutôt vers une version Web de la plateforme Illico. Sans vouloir trop pousser la note, il est connu que le fournisseur d’accès Sympatico et ses sous-traitants ralentissent ( ou tentent de ralentir, mais ça, c’est une autre histoire ) la transmission de données qui voyagent par le biais des systèmes de pair-à-pair, pourtant utilisés régulièrement à des fins légales, notamment dans le monde du logiciel libre. Les raisons politiques et économiques qui peuvent amener à certains gestes qui remettent en question cette neutralité sont compréhensibles, toutefois, au point où les opérateurs eux-mêmes tentent de trouver un compromis raisonnable.

Ainsi, en août dernier, Google s’est allié au fournisseur d’accès Verizon pour proposer un cadre législatif en matière de neutralité de réseau. Malgré quelques pistes de solution intéressantes, les critiques fusent de toutes parts : les géants proposent notamment qu’un contrôle « raisonné » du réseau soit effectué par la commission fédérale des communications ( FCC ), sans nécessairement définir ce qu’est un contrôle « raisonné ». De plus, la proposition exclut l’application de ces conventions à l’Internet mobile, ce qui soulève des inquiétudes de la part de la FCC et de l’EFF quant à la libre concurrence dans ce marché. Finalement, la proposition implique une discrimination entre les contenus légaux et ceux qui ne le sont pas, ouvrant la porte aux mêmes abus qu’on a vus au sujet des échanges par le protocole BitTorrent. Les discussions reprennent immanquablement.

Sans ententes internationales sur la question, il y a finalement fort à parier que l’accès au réseau continuera à se morceler, et à se complexifier, jusqu’à en arriver à un point où choisir son fournisseur, c’est choisir à quel Internet on est abonné.