Nous savons tous de manière intuitive distinguer un assemblage où la diversité est très élevée ou bien très faible. C’est notamment le cas si l’on compare la diversité d’un récif corallien à celle d’un canal artificiel. Cependant, quantifier la diversité au sein d’une communauté, évaluer les différences de diversité dans le temps et l’espace, comprendre l’influence de variables naturelles et anthropiques afin de guider les gestionnaires et décideurs n’est pas aussi simple que cela puisse paraître. La raison de cette difficulté est notamment liée au fait que la biodiversité est un concept à multiples facettes, qui peut être défini et documenté de nombreuses façons.

Aline Foubert

Fleuve SLEn effet, la diversité peut être perçue à l’échelle du gène, de l’espèce ( diversité spécifique ) et de l’écosystème. Chacun de ces niveaux de diversité et des indices qui existent pour les mesurer capturent un aspect de la biodiversité. Doctorante au sein de la Chaire de recherche sur les espèces aquatiques exploitées ( Université du Québec à Chicoutimi – ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs du Québec ), je m’intéresse à mesurer les variations de diversité des communautés de poissons d’eau douce du fleuve Saint-Laurent. Travailler à l’échelle de l’espèce permet notamment d’observer les interactions entre les populations de poissons au sein d’une même communauté ( par ex. : identifier les espèces dominantes, rares et structurantes ). Une meilleure connaissance des variations de la diversité des communautés de poissons, ainsi que du rôle des variations naturelles et des pressions anthropiques, contribuera à éclairer les actions de gestion à réaliser afin de conserver et de restaurer les points chauds de biodiversité dans le fleuve Saint-Laurent. D’importance et d’intérêt international, le maintien d’un haut niveau de biodiversité et la réduction de ses menaces sont des défis majeurs de nos sociétés actuelles.

Le dernier portrait que nous possédons de la diversité spécifique à l’échelle de ce grand fleuve remonte à la fin des années 1990. Cette étude identifie les secteurs du fleuve où les communautés de poissons sont les plus diversifiées selon le nombre d’espèces. L’archipel du lac Saint-Pierre ( ~150km ), classé réserve de la Biosphère par l’UNESCO en 2001, fut alors reconnu comme le secteur abritant le plus grand nombre d’espèces de poissons. Mais pouvons-nous seulement nous fier au nombre d’espèces afin de définir un point chaud de biodiversité ? L’intrusion d’une espèce exotique envahissante ( par ex. : le gobie à tache noire ) peut augmenter la diversité d’une communauté de poissons.

Or, l’établissement de ces espèces hors de leurs aires de répartition naturelle constitue une menace pour les espèces indigènes. Elles peuvent notamment être responsables de la dégradation des écosystèmes ( perte de fonctions écologiques ) et modifier la structure et la composition des communautés ( prédation et compétition avec les espèces indigènes ). De plus, le nombre d’espèces ne nous donne aucune indication sur l’abondance et la structure des populations de poissons au sein de la communauté. Une diminution importante de l’abondance d’une espèce structurante peut être un signe de déséquilibre au sein de la communauté.

Couramment utilisé, le nombre d’espèces donne une indication sur la diversité d’une communauté, mais doit être combiné à d’autres indices afin de prendre davantage en compte les interactions entre les espèces et leur environnement. Ainsi, à l’échelle de l’archipel du lac Saint-Pierre, de nombreux indices ont été combinés ( par ex. : nombre d’espèces, indices de diversité, indices de similarité ) afin de mesurer les variations de la diversité des communautés de poissons depuis les années 1970. Cette étude révèle à la fois une augmentation du nombre d’espèces capturées à l’échelle locale et une tendance à l’homogénéisation de la communauté de poissons à l’échelle de l’archipel. Ces résultats confirment la prudence avec laquelle il faut interpréter les variations du nombre d’espèces au sein d’une communauté et montrent l’importance de l’échelle d’observation. En effet, une vision à l’échelle de l’ensemble de l’archipel a permis de détecter un processus écologique inquiétant qui progresse depuis les années 1970. Ce processus d’homogénéisation risque de rendre la communauté de poissons plus fragile aux multiples pressions que subit le fleuve Saint-Laurent ( perte de résilience ). L’importance de ces résultats régionaux réalisés sur une réserve de la Biosphère montre la nécessité d’étendre cette analyse à l’ensemble du fleuve.

De plus, au regard des nouvelles pressions telles que les changements climatiques et l’émergence de nouveaux polluants pharmacologiques qui s’ajoutent aux pressions existantes, il est nécessaire de rafraîchir le portrait que nous avons de la diversité spécifique des communautés de poissons du fleuve Saint-Laurent. Ces nouvelles connaissances permettront d’éclairer les gestionnaires et les décideurs sur l’état de la diversité actuelle et sur les processus écologiques qui gouvernent les communautés de poissons depuis les années 1970.

S’intéresser à la biodiversité n’est donc pas une tâche facile. L’identifier, la comprendre et la mesurer est cependant indispensable afin de la conserver et de répondre aux engagements internationaux. Dans le but de lancer un message clair, la notion de biodiversité peut être utilisée de manière très réductrice ( par ex. : le nombre d’espèces ). Même si cela correspond à un aspect de la biodiversité, celle-ci relève de processus souvent plus complexes qu’une simple liste d’espèces. Les interactions entre les espèces et leur environnement, y compris les activités humaines, jouent un rôle essentiel dans le maintien ou la réduction de la biodiversité.