À chaque mois de décembre, certains médias célèbrent l’année en dévoilant leur sélection de découvertes ou de scientifiques de l’année. « Les Universités et les chercheurs sont certainement très contents d’être dans ces palmarès », souligne Jean-Marc Fleury, professeur du Département de communication de l’Université Laval et titulaire de la chaire de recherche Bell Globemedia sur le journalisme scientifique. La visibilité qu’offre ce genre de concours est bien accueillie. Bien qu’il y ait sans contredit des avantages à celle-ci, ce n’est pas toujours pour le mieux.

« J’ai déjà été sur le comité de sélection de Québec Science pour les découvertes de l’année », se souvient M. Fleury, qui a déjà été rédacteur en chef de la revue. Celui-ci a toujours été intrigué à savoir quel impact ce genre de pratique avait sur les choix des scientifiques.

Il faut le souligner; dans la palmarès de Québec Science, ce ne sont pas purement des journalistes qui font la sélection. Quelques chercheurs siègent aussi au comité. « C’est un processus qui a quand même une importante intervention des scientifiques », relate M. Fleury. Le dernier mot ne provient donc pas totalement des professionnels de l’industrie médiatique. La science aussi a sa place.

Avant la sélection, ce sont les universités qui envoient leurs candidatures. « Le critère premier des universités c’est le prestige de la publication », souligne l’ancien journaliste. Il avoue tout de même que c’est aussi un des grands critères de choix de l’équipe de sélection. Selon ce qu’il explique, le prestige de la revue scientifique permet d’estimer l’importance des résultats d’une étude.

Cette façon de faire n’est pas sans faille. C’est loin d’être toutes les recherches qui se retrouvent dans Nature et Science. Parfois, ça ne veut pas dire que certaines découvertes marquantes peuvent être oubliées. M. Fleury donne en exemple Sylvain Moineau, un professeur de biochimie de l’UL qui a largement contribué au développement de CRISPR. « L’année que son article est sorti, l’équipe de Québec Science l’avait manqué et ils ont dû se reprendre vu l’importance de la découverte », se rappelle-t-il.

Attrape presse

Se fier aux revues prestigieuses pour avoir un aperçu de la science peut parfois être problématique. M. Fleury se questionne à savoir si, dans ces cas, ce sont les résultats ou les effets de mode qui priment. « C’est certain qu’il y a des critères non scientifiques qui interviennent dans les choix », avance-t-il

« Dans les grandes revues scientifiques comme Nature et Science, on peut voir une influence dans le choix des articles scientifiques surtout en couverture avec ce qui va plus attirer l’attention », expose le professeur. Les éditeurs savent que ce sont les journalistes scientifiques qui reçoivent leurs communiqués de presse qui leur offriront une part de visibilité. Ils savent aussi que les médias aiment les tendances.

« Il y a des études qui se font sur les effets de mode en science », souligne M. Fleury. Il affirme au passage qu’elles ne sont pas nécessairement mauvaise pour la science. « Ça veut dire qu’il y a un enthousiasme des professeurs et des étudiants et qu’il y a des gens prêt à passer la nuit dans le labo pour obtenir des résultats », ajoute-t-il.

Il y toutefois aussi des mauvais côtés à suivre les tendances scientifiques du moment. « Les chercheurs peuvent se dire qu’il y a plus d’argent dans un secteur», spécifie M. Fleury.

Ce phénomène peut aussi faire en sorte que plus d’articles se répètent, selon lui. Ceci peut rendre plus difficile l’identification de résultats plus importants.

« En même temps, la science progresse comme ça, quand quelqu’un a une grande idée, ça commence en étant général et ensuite il y a plein de détail à préciser », nuance le professeur. Même les recherches les plus routinières peuvent contribuer, solidifier ou infirmer des idées.

« Les scientifiques sont humains, c’est normal qu’il y ait des effets de mode et ils seront toujours là », remarque le professeur.

Relation sous pression

Il y a des avantages pour ceux qui correspondent aux intérêts médiatiques. « Il y a des études qui ont démontré que les chercheurs qui étaient plus souvent dans les médias recevaient plus de subventions », rapporte M. Fleury. Ceci lui permet de croire qu’il existe une certaine pression au sein du monde scientifique pour attirer les médias.

« Devant un conseil subventionnaire, à compétence égale, s’il y a deux propositions, le chercheur qui a la plus grande visibilité et la plus grande facilité dans les médias sera choisi », poursuit l’ancien journaliste scientifique. Tel qu’il l’explique, si un chercheur subventionné fait parler de lui, l’organisme subventionnaire en bénéficie aussi. Celui-ci pourra ensuite plus facilement défendre ses choix auprès des instances gouvernementales.

M. Fleury a des raisons de croire que ce n’est toutefois pas que par intérêt financier que les scientifiques parlent aux journalistes. « Dans une enquête parue dans Science, de chercheurs de plusieurs pays dans le monde voyaient un devoir d’accepter de répondre aux questions des journalistes », révèle-t-il.

Ce devoir, c’est de partager leurs connaissances avec le public. « Ça fait partie de la dette qu’ils ont envers la société qui les finances », conclut le professeur.