Dans le cadre du colloque Islamophobie envers les musulmanes : réalité indéniable, notion discutable, l’un des premiers diplômés du Département d’anthropologie de l’Université Laval, Gilles Bibeau, a livré un vibrant témoignage sur les relations interculturelles entre le monde arabo-musulman et l’Occident, diagnostiquant au passage les sociétés contemporaines.

Présentée sous le thème « Convivencia » fantasmée dans l’Al-Andalus. De l’islapmophobie savante à l’islamophobie populaire, la conférence de Gilles Bibeau retrace la construction socio-historique des représentations de l’Islam en Occident, en montrant comment celles-ci prennent racine dans la science d’une époque, pour continuer de se remodeler jusqu’à aujourd’hui.

Gilles Bibeau est professeur émérite au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Il est spécialisé en études africaines et en anthropologie de la santé. Il a reçu le prix Léon-Gérin en 2009, reconnaissant la carrière exceptionnelle d’un scientifique dans l’une des disciplines des sciences humaines. Le colloque se tenait les 14 et 15 septembre derniers sur le campus, en écho aux tensions islamophobes s’étant intensifiées à Québec (et partout en Occident), notamment depuis la fusillade de janvier 2017.

Les maux de notre temps

Notre époque se caractérise par une « anxiété culturelle de masse » présente dans chacune des strates de la société. La disparition du monde connu et l’éclatement des normes sociales en raison de l’accélération des échanges culturels font de l’altérité une menace. « Derrière les peurs d’aujourd’hui, il y a la non-connaissance de l’autre », précise Bibeau. Les personnes musulmanes deviennent ainsi le support de cette anxiété, ce qui en fait « l’épreuve ultime de notre temps face à l’altérité ».

Cette forme de catastrophisme amplifie toute menace et permet une rhétorique de l’envahissement, de la « société assiégée ». Des peurs vagues et diffuses vont alors se fixer sur des personnes qu’on jugera indésirables (l’histoire est remplie d’exemples) et contre lesquelles on voudra lutter.

Face à l’instabilité et à la diversité, les êtres humains se replient sur eux-mêmes, et la ligne s’amincit entre la protection de son identité et l’oppression d’autres groupes. « Aucun outil d’émancipation n’est à l’abri de se transformer à tout moment en un instrument de domination », avertit Bibeau, critiquant au passage le nationalisme québécois qui semble prisonnier de cette tension identitaire.

« Tout en nous déclarant ouverts à l’autre, nous cherchons une similitude rassurante, poursuit-il. Nous cherchons à confirmer la force des valeurs occidentales. » C’est dans ce processus de mise à distance de l’autre que s’insèrent bien souvent les préjugés raciaux, et ce, même dans le monde académique.

Un racisme subtil

 Qu’entend-on en anthropologie par le terme « représentations » ? Il s’agit d’une manière de penser, de sentir et d’agir, de l’image mentale qui correspond symboliquement à un élément du réel, et qui nous permet d’interagir avec ce dernier. Les représentations ont de particulier qu’elles sont partagées entre des groupes humains, et qu’elles permettent généralement la communication.

Le racisme s’insère ainsi dans de vastes systèmes de représentations populaires, faisant du « musulman », du « juif » et de l’ « Africain », des personnes auxquelles on retire une partie de leur humanité et de leur complexité, qu’on remplacera par cette identité fantasmée et lisse.

Dans le cas qui nous intéresse, les représentations des « musulmans » viennent avec un lot d’idées préconçues, qui se renforcent en étant transmises et validées dans l’espace public. Ces formes d’amalgames sont ramenées par Bibeau aussi loin qu’à l’Andalousie du XVIe siècle (région du sud de l’Espagne), ayant modelé les relations entre le monde arabo-musulman et l’Occident sur un modèle binaire, qui s’exprime aujourd’hui entre passion et oppression.

Il a aussi glissé un mot au sujet du rôle des médias, qui occupent une place particulière dans la transmission des peurs, notamment en alimentant l’islamophobie à partir d’événements de l’actualité, comme ce fût le cas avec la crise des accommodements raisonnables. Prisonniers de leur modèle de financement, la peur devient un gage de forte réaction sociale et de revenus publicitaires juteux. Une étude réalisée en 2016 par Influence Communication révélait que la peur, si elle était une catégorie pour classifier l’information, occuperait un peu plus de 40% des productions médiatiques québécoises depuis 2000. Cela représente trois fois plus d’espace médiatique que les nouvelles traitant du Canadien de Montréal.

Un ancrage dans l’histoire des idées

Les représentations de l’Islam et la construction du « musulman » proviennent aussi de l’héritage de la littérature coloniale, dont l’ouvrage L’orientalisme de l’américano-palestinien Edward Saïd fait la recension. Bibeau donne l’exemple du personnage de l’Arabe dans L’étranger d’Albert Camus, qu’on ne nomme et ne décrit jamais autrement que par cette désignation. Les exemples de ce type sont nombreux dans une certaine littérature.

Par ailleurs, l’avènement de la pensée critique et la diffusion du savoir au Siècle des Lumières s’est fait en opposition avec la religion, ce qui donne un caractère sacré à la laïcité. « L’islam fait peur, car elle nous semble réinstaller le combat d’autrefois », soutient Bibeau, tout en s’inquiétant du caractère figé de la culture musulmane à travers les discours néoconservateurs et traditionalistes, qui est très populaire localement. Cette approche fondamentalement laïque entraine une phobie du fait religieux, qui nous parait à l’encontre du progrès. « On peut refuser de croire et être ouverts aux croyances, les respecter, et essayer de les comprendre », met en garde l’anthropologue.

Bibeau s’attarde aussi à l’« occidentalisation de la raison », processus par lequel on tente d’effacer la place de l’Islam dans le monde des idées. Un exemple récent est survenu en France en 2008, alors qu’on omettait de souligner l’apport de la culture musulmane au maintien et à la transmission du savoir grec. « Il faut espérer qu’une synthèse équilibrée soit faite afin de sortir de ces oppositions binaires. »

Brasser ses cartes mentales

Bien que Bibeau dresse un constat sévère de l’époque dans laquelle nous vivons, critiquant au passage le rôle prépondérant des disciplines scientifiques, notamment l’anthropologie, dans la transmission et la légitimation d’idées racistes, il croit fermement qu’il est possible d’apprendre des différents traumatismes, afin de construire de nouvelles bases pour le vivre ensemble. Il rejette un nous universel, proposant plutôt de le réaffirmer constamment dans la dépendance mutuelle entre les êtres humains forcée par les conjonctures.

Peut-on changer le monde par la raison ? L’Université donne certes des outils pour comprendre les différences et ainsi s’ouvrir à l’altérité. Le monde académique est toutefois hérité d’un passé colonial, où la raison était au cœur de la domination, justifiant des expériences horribles sur des populations déjà fragiles, et la classification des différentes pratiques culturelles humaines.

Une éducation mondiale et populaire consciente de ces enjeux se présente comme « le seul contrepoids à toutes les menaces », entrainant du même coup un renouveau de la littérature et de la production médiatique. « Nous devons d’abord nous ouvrir. Il en va de même pour l’autre. C’est ainsi que nous échapperons au passé », conclut Bibeau, devant une foule épatée par la lucidité du conférencier, et énergisée par l’espoir que porte son message.