Je suis de ceux qui aiment les sportifs qui passent toute leur carrière avec une même équipe. J’ai grandi en regardant les Joe Sakic, Steve Yzerman, Jerome Bettis et Derek Jeter dominer leurs sports respectifs dans un seul et même uniforme et devenir de véritables icônes dans leurs villes d’adoption. Malgré la flambée des salaires et la réalité des plafonds salariaux, j’ai toujours eu la naïveté de croire qu’il subsistait un sentiment de loyauté dans le sport qui demeurait plus fort, dans une certaine mesure, que le chèque de paye ou l’attrait de gagner un championnat. Même voir Brett Favre dans l’uniforme des Vikings du Minnesota ou Lebron James dans celui du Heat de Miami ne m’a pas ébranlé dans mes convictions au sujet de la loyauté.

Guillaume Piedboeuf

Mais le 12 février dernier, lorsque l’ancien 1er but étoile des Red Sox de Boston Kevin Youkilis a signé avec leurs ennemis jurés, les Yankees de New York, j’ai officiellement arrêté de vivre dans mon monde d’arc-en-ciel et de papillons.

Certes, « Youk » n’est pas le premier à sauter la clôture de la plus grande rivalité du sport professionnel. Après tout, déjà en 1920, Babe Ruth avait troqué les bas rouges pour les rayures bien malgré lui, vendu aux ennemis jurés du Bronx par le propriétaire des Red Sox de l’époque, l’homme de théâtre Harry Fraze, pour financer ses productions sur Broadway. Ruth venait de mener les Red Sox à 4 championnats en 8 ans. Le prochain se ferait attendre longtemps. Pour les partisans des Red Sox, la panne sèche de championnats suite à son départ est devenue tristement connue comme la « malédiction du bambino », et ce n’est qu’au bout de 86 ans d’attente, en 2004, que l’équipe put de nouveau savourer une conquête de la série mondiale.

Dans les années 90, les habitués du Fenway Park ont eu le malheur de voir les excellents Roger Clemens et Wade Boggs plier bagage vers New York et, plus récemment, de voir le désormais infâme Johnny Damon accepter un gros contrat des « Bombardiers du Bronx » au lendemain de la conquête de la série mondiale de 2004. Pour la petite histoire, Damon était celui qui, à peine quelques mois auparavant, avait cloué le cercueil des Yankees avec 2 circuits lors du 7e match de la série de championnats de l’Américaine. À peine arrivé à New York, Damon sacrifiait sa barbe et ses cheveux longs, sa marque de commerce à Boston, pour se conformer aux politiques de l’équipe du Bronx.

Damon, cependant, n’était pas un produit de l’organisation des Red Sox. Il avait quitté les A’s quelques années auparavant pour un plus gros chèque de paye à Boston. Kevin Youkilis, lui, représentait tout ce qu’il y a de différent entre les deux ennemis jurés. Alors que les Yankees ouvraient leurs immenses coffres au milieu des années 2000 pour se doter des services des Alex Rodriguez de ce monde, les Red Sox repêchaient et développaient de vrais cols bleus comme Youkilis, un joueur aux capacités athlétiques très ordinaires et un style au bâton loin d’être sexy, mais qui, d’une façon ou d’une autre, trouvait toujours le moyen de se rendre sur les buts. Un joueur qui s’est élevé parmi les meilleurs de sa profession en s’armant de patience au bâton. Un joueur que les partisans des Yankees prenaient plaisir à huer, que les lanceurs des Yankees prenaient plaisir à atteindre. Youkilis représentait pour moi, jusqu’à tout récemment, le plus beau symbole de l’identité des Red Sox. Il était tout ce que les Yankees n’étaient pas. Comme si ce n’était pas suffisant, Youkilis est marié à la sœur d’un autre des plus grands sportifs de la ville, Tom Brady.

Or, tout cela ne l’a pas empêché de signer un gros contrat de 12 millions pour un an avec les Yankees en février dernier.

À sa défense, Youkilis n’a pas vraiment quitté Boston de son plein gré. L’an dernier, alors que l’équipe s’écroulait, l’état-major a décidé de lui offrir un nouveau départ en l’échangeant aux White Sox de Chicago. Trop souvent blessé et sur la pente descendante, Youkilis ne figurait plus dans les plans de l’équipe. N’empêche, avec quelques offres de contrat devant lui cet été, il a choisi la plus lucrative, celle
des Yankees.

Pendant quelques mois, mon deuil de Youkilis est resté à la phase déni. D’ici au début de la saison, me disais-je, « Youk », le regard perdu dans le décolleté de Gisele lors d’un party de famille chez les Brady, va bien finir par revenir à la raison et se retirer plutôt que d’enfiler les rayures. J’ai attendu en vain et je ne peux aujourd’hui qu’accepter la réalité.

Ne me parlez plus de loyauté. Si même un maître Jedi comme Youkilis a pu passer du côté obscur de la force, tout le monde peut le faire. La loyauté dans le sport est morte, vive l’argent et la gloire.