Recevoir une convocation par la poste pour aller au théâtre : voilà le point de départ singulier imaginé par la compagnie Nous sommes ici. Inspirée du système de jury citoyen, cette initiative a permis de distribuer mille invitations à travers Québec, rappelant avec une pointe de provocation que l’art peut aussi relever du devoir civique. Une manière habile d’annoncer la couleur de Arnaud pour Justine, présentée au Périscope jusqu’au 16 mai : ici, le public n’est pas qu’observateur, il est appelé à dialoguer.
par Léon Bodier, chef de pupitre aux arts et à la culture
Au cœur de la pièce, la mère de Justine, sa fille quadragénaire vivant avec la paralysie cérébrale, fait appel à Arnaud, assistant sexuel, afin d’explorer une dimension de la vie de son enfant souvent niée : sa sexualité. Rapidement, les visites répétées éveillent les soupçons d’une préposée, menant à une plainte et à une mise en accusation. Ce récit, porté notamment par Geneviève Brassard-Roy dans le rôle de Justine, s’ancre une question moins simple qu’elle n’y paraît. Comment considérer l’accès à la vie sexuelle : comme un droit, une liberté, un soin ?
Quand la fiction se fissure
Sur le plan formel, le spectacle frappe par son audace structurelle. La scène déborde pour montrer les coulisses, et le texte brise fréquemment le quatrième mur pour laisser apparaître ses propres mécanismes, procédés de mise en scène et codes théâtraux. Alors un regard critique, souvent réservé à la critique, le spectateur se retrouve également obligé de prendre conscience de ce qu’il regarde : pourquoi cette histoire est racontée ainsi, et ce que cette forme implique. Les interprètes prennent la parole, partagent des témoignages, et exposent les recherches qui nourrissent la création. Maude Boutin St-Pierre, scénographe et figure centrale de ce dispositif dramaturgique, évoque notamment des études menées à l’Université du Québec à Chicoutimi sur l’assistanat sexuel*. Elle aborde l’absence de cadre légal entourant cette pratique, la forte présence féminine dans le métier, ainsi que la vulnérabilité accrue des personnes en situation de handicap face aux violences sexuelles. Ces données, mêlées à une réflexion éthique personnelle, déplacent le spectacle vers une forme de docu-fiction engagée, où le savoir devient matière scénique. Une œuvre participative et évolutive.

La pièce se conclut par une table ronde où les comédien.nes lisent la transcription d’une discussion entre quatre spectateur.rices, sélectionné.es lors de la représentation précédente. Pendant ce temps, un nouveau groupe, choisi dans la salle, échange à son tour — discussion qui sera intégrée à la représentation suivante. Ce processus circulaire inscrit Arnaud pour Justine dans une dynamique où chaque soirée transforme légèrement l’œuvre. Le théâtre devient alors un espace de dialogue continu, où l’expérience du public est non seulement sollicitée, mais archivée et rejouée.
Entre inconfort et sensibilité
Tout n’est pas parfaitement homogène : certains segments, notamment la lecture finale, paraissent plus fragiles dans leur mise en scène et gagneraient à être davantage travaillés. Mais cette relative discontinuité participe aussi de la vulnérabilité de l’œuvre. Elle ouvre un espace de rencontre permettant de se connecter à Justine/ Geneviève à un niveau peu fréquent dans le quotidien, en particulier pour celles et ceux peu exposé.es aux réalités du handicap. L’humour et l’honnêteté intime du texte jouent un rôle clé dans cette expérience. Ils désamorcent sans jamais édulcorer, testant la capacité du public à faire preuve de compassion tout en le confrontant à ses propres zones d’inconfort.
Car c’est bien là, entre malaise et empathie, que se loge la possibilité de chacun à repenser des enjeux souvent relégués au silence.
* un service d’accompagnement sensuel et sexuel destiné aux personnes en situation de handicap ou en perte d’autonomie, visant à répondre à leurs besoins affectifs et physiques.


