Dans une période où la nature semble parfois inaccessible, une artiste montréalaise vient opérer un contre coup intéressant. De l’immatériel au matériel, elle fait passer le numérique au tangible, l’inorganique à l’organique. Dans la côte d’Abraham, au cœur du centre de la coopérative culturelle québécoise Méduse, le centre d’artistes VU abrite l’exposition de Renée Forest qui détonne avec le climat ambiant.
par Marie Bilodeau Duguay, journaliste collaboratrice
L’exposition simple, mais mystérieuse de Renée Forest présente des images intrigantes, envoûtantes qui, malgré leur nombre restreint, ne laissent pas indifférent. Les photographies sont accrochées, encadrées, contenues et projetées très simplement dans une salle d’exposition pratiquement vide. L’ensemble laisse place à l’imaginaire, mais également à la spéculation. Les lumières tamisées enveloppent la pièce d’une atmosphère doucereuse. Elles donneraient presque l’impression au spectateur de s’enfoncer lentement au sein d’une grotte renfermant d’étranges curiosités.
Sur le mur à la droite du spectateur.e.s à son arrivée, une série photographique de trois œuvres (triptyque). Trois tirages argentiques où de mystérieuses formes lévitent. Des formations aux allures organiques, familières et étrangères à la fois. Des alvéoles cylindriques se rattachent à un corps conique. Un petit colimaçon dont la base semble sur le point d’éclore. Une ruche luisante est surplombée d’une curieuse excroissance de laquelle grandissent quelques jeunes pousses. Si ces figures n’étaient pas si distinctes, on pourrait presque croire à un cycle évolutif. Blanc sur noir, le seul élément coloré de cet ensemble est le cadre de bois utilisé en chambre noire qui sépare chacun des tirages à notre espace. L’effet de la photo argentique ramène à l’imaginaire, et ici, évoquerait presque des formes rapiécées dignes de la créature de Shelley.
Sur le mur suivant, un diptyque. Un globe rouge, semblable à une tomate de verre, est soutenu par une main de pierre. Un clair-obscur rappelle une ambiance caverneuse. Une falaise est faiblement éclairée en arrière-plan, à moins qu’il ne s’agisse du profil de ce géant de roche ? À sa droite, l’hybride entre un poireau et un oignon se tient incrédule au cœur d’un décor forestier toujours très sombre.
Dans le coin opposé de la pièce se trouve un stéréoscope, premier appareil ayant permis l’observation d’une image en trois dimensions. Deux petites lunettes invitent le spectateur à jeter un œil à l’intérieur. Le colimaçon aperçu plus tôt revêt désormais une surface duveteuse et deux petites dents. À moins que ce ne soit des griffes ? La deuxième lunette permet de voir son endos. Ses pétales s’ouvrent et laissent enfin apparaître ce qu’il contient.
Finalement, trois projecteurs à pellicule dotés d’ampoules incandescentes projettent le dernier triptyque. Un marais brumeux d’où émergent nos précédentes alvéoles cylindriques. Deux vers sont obnubilés par de petites sphères orangées. D’autres émergent d’une eau trouble et nous épient. Une lumière dorée enveloppe les algues au sein desquelles ils sont tapis.
Ce qui frappe ici, c’est l’impossibilité de saisir ce que l’on observe, bien que chaque élément soit familier. Tout s’explique lorsque l’on apprend que chaque œuvre de Renée Forest, en vérité, n’existe pas. Chaque feuille, chaque rocher, chaque créature, tout est entièrement conçu par modélisation 3D. Si la tendance nous a habitués à voir des parcelles de notre réalité tangible transposée dans la grande et nébuleuse sphère numérique, l’artiste tente ici, bien au contraire, de donner vie à des sculptures entièrement issues de cet autre espace. De manière assez paradoxale, diverses sculptures numériques traversent dans notre monde sous forme d’image, retrouvent une nouvelle forme de tridimensionnalité, s’affirment dans une nouvelle matérialité finement orchestrée par l’artiste.
L’exposition se poursuit jusqu’au 18 octobre, pour les curieux souhaitant explorer l’univers de Renée Forest.


