Les interprètes des Contes à passer le temps, accompagné.es de Frédéric Brunet (droite), le concepteur et interprète sonore. Photo : David Mendoza-Hélaine

Les Contes à passer le temps : une treizième édition sur le thème de la chance

Les Contes à passer le temps, présentés sous les voûtes de la Maison Chevalier au cœur du Petit-Champlain, revisitent avec humour et honnêteté les thématiques entourant Noël en parcourant par l’imaginaire plusieurs lieux de la ville de Québec. Cadre splendide, concept gourmand : dans ce lieu historique se consomment vin chaud, chocolat chaud et gâteau, mais surtout de grosses croquées de notre vie québécoise actuelle – que ces bouchées soient duveteuses ou amères.

Par Florence Bordeleau, journaliste multiplateforme

Textes : Valérie Boutin, Nadia Girard Eddahia, Jean-Michel Girouard, Sophie Grenier-Héroux, Maxime Robin, et Erika Soucy | Mise en scène : Maxime Robin | Interprétation : Valérie Boutin, Gaïa Cherrat Naghshi, Danielle Le Saux- Farmer, Denis Marchand, et Maxime Robin | Conception sonore et interprétation : Frédéric Brunet Production : La Vierge Folle

Le spectacle s’ouvre avec Maxime Robin, metteur en scène et interprète, qui tisse son histoire autour du fil rouge du traumavertissement. L’année dernière, rappelle-t-il, les productions de La Vierge folle ont fait une rapide incursion dans le monde du théâtre jeunesse avec Les Contes à passer le temps – Contes pour tous. Mais ce bref saut aux Gros Becs a valu au concept des critiques virulentes : une dame outrée du ton triste de certains contes a écrit, après la représentation, un message dans lequel elle indique à la troupe que jamais elle n’aurait dû aller voir ce spectacle avec sa fille à cause des thèmes abordés, comme la maladie ou la mort (est-ce d’ailleurs pourquoi le théâtre n’a pas renouvelé son invitation cette année?). Après réflexion, la réponse de Robin est claire : le compromis trouvé est de tenir son public bien averti de la tristesse de certains des contes à venir, ou de leur contenu difficile, mais jamais, dit-il, n’acceptera-t-il de laisser de côté les côtés obscurs de Noël que les contes se doivent de convoquer. Cet entêtement (à mon avis bénéfique) de Robin n’a rien de surprenant ; s’agit de se remémorer le mot d’ouverture de l’anthologie des Contes à passer le temps (2017) pour savoir que, bien que réceptif aux messages des auditeur.ices de ses spectacles, l’artiste n’entend pas se faire dicter les règles de son métier. Progressivement, son discours un brin politique prend les traits d’un conte, et Robin livre autour de ces interrogations et enjeux de notre temps une prestation intime, touchante, personnelle.

Maxime Robin. Photo: David Mendoza-Helaine

Les deux heures et demie qui suivent, entrecoupées d’un entracte de vingt minutes durant laquelle les spectateur.ices peuvent se régaler ou étancher leur soif au petit bar tenu par les interprètes, sont remplies par quatre autres contes. On ne voit pas le temps passer.

Peau de lièvre, de Nadia Girard Eddahia, interprété par Gaïa Cherrat Naghshi, investit un thème plus qu’actuel, bien que rédigé il y a quelques années déjà : le burn-out, précisément celui d’une prof épuisée. Embarrée dehors bien malgré elle après plusieurs semaines d’enfermement en pyjama, la femme déboussolée se fait prendre en charge par une étrange dame à l’imposante crinière, et découvre une facette de Noël que les plus démuni.es du quartier St-Roch connaissent bien.

 

Danielle Le Saux-Farmer. Photo: David Mendoza-Helaine
Gaïa Cherrat Naghshi. Photo: David Mendoza-Helaine

On a ensuite droit à Célébrer sa chance (par Erika Soucy, interprété par Danielle Le Saux-Farmer), le conte qui établit le plus clairement le lien avec le thème de cette édition. Enragée, dynamique, explosive, la narratrice expose les aléas de la pénurie de logements à Québec. Nouvellement propriétaire d’un rez-de-chaussée miteux dans Saint-Jean-Baptiste, elle s’endette pour vivre son rêve de propriétaire, ce rêve rendu quasi impossible en ces temps inflationnistes. Le conte touche également aux thèmes du jeu, au manque de main-d’œuvre, à la solitude.

Denis Marchand interprète ensuite le doux texte de Sophie Grenier-Héroux, Le cœur est un oiseau. Immigration, solitude, communautaire et vieillesse sont au cœur de ce récit très triste, mais ponctué de petites remarques amusantes, qui détendent un peu l’atmosphère.

Photo: David Mendoza-Helaine

Le dernier conte, Un ange passe, écrit et interprété par Valérie Boutin, parle de petit poussin et de mort, en passant par le courage de la Vierge Marie, cette « femme badass » qui a traversé vents et marées, enceinte jusqu’au cou, « pour un recensement! » Sans aucun doute le conte le plus triste de la soirée : j’ai vu des larmes briller aux coins de plusieurs yeux lors de la finale.

Valérie Boutin. Photo: David Mendoza-Helaine

Jamais purement joyeux, ces contes s’inscrivent sous le signe de l’ambivalence, du noir et du blanc, mais jamais du gris » que revêt Noël pour – présument les artistes – tout.e un.e chacun.e. Frédéric Brunet, à la conception sonore, fait un magnifique travail d’accompagnement du texte, en composant et réinterprétant de belles mélodies, intégrant de nombreux instruments comme la guitare ou le xylophone. Les petits chœurs ont aussi de quoi surprendre et divertir la salle qui était pleine à craquer pour cette première représentation 2023.

Les treizième Contes à passer le temps sont interprétés à la Maison Chevalier du 18 au 31 décembre 2023, en collaboration avec La Ville de Québec, Premier Acte et le Groupe Tanguay.

 

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