Photo : Archives | Le Soleil

Agressions sexuelles aux résidences : bientôt 10 ans

[1/3] Dossier VACS : En octobre 2016, un étudiant s’introduit par effraction dans une résidence de l’Université Laval et commet plusieurs agressions à caractère sexuel. L’affaire provoque alors une onde de choc et déclenche une vaste mobilisation à travers le Québec pour dénoncer les violences sexuelles et exiger des changements. Dix ans plus tard, Impact Campus revient sur ces événements et se demande où en est la lutte contre les violences à caractère sexuel (VACS).

Par Marie Tremblay cheffe de pupitre actualité

« Cette nuit-là, tu nous as détruites», a lancé l’une des huit victimes à son agresseur lors du procès.

La nuit du 14 octobre 2016, Thierno-Oury Barry s’introduit dans la résidence Alphons-Marie-Parent avec l’aide d’un ami. Le jeune homme de 19 ans a un objectif en tête : y trouver des « filles faciles ». Sur les étages réservés aux étudiantes, il s’impose ensuite dans plusieurs chambres dans le but d’y commettre des actes sexuels non consentis : baisers, attouchements aux seins et aux entrejambes, pénétration. Grâce aux images des caméras de surveillance remises à la police, l’étudiant est rapidement arrêté. 

Choc à l’Université

Quelques informations concernant les événements sont communiquées le lundi matin suivant lors d’une conférence de presse. Très vite, l’inquiétude et la peur se répandent sur le campus. Henri Ouellet-Vézina, à l’époque chef de pupitre aux actualités pour Impact Campus et étudiant en journalisme, se rend sur les lieux pour interroger les étudiant.es. « Ils avaient peur parce qu’il y avait quand même trois étages de filles qui étaient accessibles très facilement », se souvient-il.

Photo: Archives | Jacques Boissinot/La Presse canadienne

Avec l’information qui tombe au compte-gouttes, difficile de savoir ce qui s’est réellement passé cette nuit-là. « Au début, on ne savait pas si c’était un, deux ou trois suspects qui étaient entrés dans les résidences », explique le journaliste qui travaille désormais pour LaPresse. La gravité et le sérieux de la situation sont toutefois « sans précédent », comme l’indique la rectrice actuelle de l’Université, Sophie D’Amours en entrevue. « J’enseignais à l’époque, puis je me souviens d’arriver dans la classe et de demander aux étudiants s’ils allaient bien, s’ils avaient l’aide nécessaire. Je voyais que les réponses n’étaient pas oui. Il y avait beaucoup de grands yeux perdus », se remémore-t-elle. 

Vague de solidarité étudiante 

Malgré le choc, la peur se transforme rapidement en mobilisation, raconte Ouellet-Vézina. Alexia Oman, alors étudiante en sociologie, se souvient quant à elle « du sentiment de solidarité, de communauté, de sororité qui a émergé de tout ça ». De son côté, l’ancienne étudiante Marie-Philippe Paquet évoque la peur, mais aussi une vague de dégoût et de colère : « je pense que la colère est un bon élément d’action pour se mobiliser ».

Le 19 octobre 2016, une manifestation rassemblant plus d’une centaine de personnes s’est déroulée devant la résidence Alphonse Marie-Parent. Organisé par le professeur de sciences politiques Thierry Giasson, l’événement a permis à la communauté étudiante, aux employé.es ainsi qu’à certains membres du rectorat de dénoncer la culture du viol et de soutenir les victimes. La ministre de l’Éducation supérieure au moment des faits, Hélène David, était également présente sur les lieux. « C’était surtout un moment de recueillement », raconte cette dernière en entrevue avec Impact Campus.

Par ailleurs, les personnes étudiantes de partout au Québec se sont mobilisées pour éduquer sur le consentement, notamment en donnant de la visibilité à la campagne Sans oui, c’est non!, lancée peu de temps avant les agressions sur le campus. Pour la rectrice Sophie D’Amours, les étudiant.es ont été « les ambassadeurs les plus percutants et les plus crédibles » de la cause.

Véritable tempête médiatique

À l’époque, la manière de gérer la situation par l’administration de l’Université avait largement été critiquée. Des étudiant.es avaient entre autres condamné un courriel qui déplaçait la responsabilité concernant la sécurité sur les épaules des potentielles victimes. Le courriel envoyé demandait « de faire preuve de vigilance et de barrer [les] portes ». 

Lors de la manifestation, les étudiant.es ont dénoncé le commentaire de l’Université. Photo: Archives | La Presse Canadienne / Jacques Boissinot.

Autre élément qui a fait couler de l’encre : le délai de trois jours pour s’adresser aux médias. Ce n’est que le mardi, 18 octobre, que le recteur Denis Brière prend publiquement la parole, bien qu’il ait été mis au courant des faits dès le samedi matin. « Lorsqu’il y a enquête, je ne peux pas réagir », s’était justifié Brière. Une excuse qui n’avait qu’enflammé les nombreuses critiques face à sa gestion de crise. 

« Comme ministre, j’ai dit, je vais aller voir ce qui s’est passé, puis ce que je peux faire à partir de là », raconte Mme David. Avant la conférence de presse du mardi, elle s’entretient avec les associations étudiantes ainsi que la direction. « On voyait bien toute une équipe de direction vraiment en état de choc », se souvient-elle. En chemin vers la conférence de presse aux côtés du recteur, Hélène David est marquée par l’image de la horde de journalistes qui les attend: « Il y avait vraiment beaucoup, beaucoup, beaucoup de journalistes et beaucoup de questions » .

Hélène David et le recteur Denis Brière lors de la conférence de presse du 18 octobre 2016. Capture d’écran de l’émission Les Ex, diffusée par Radio-Canada le 18 octobre 2016.

La couverture médiatique donne aussi un élan au média étudiant Impact Campus. « On sentait qu’on était très lus, beaucoup plus que d’habitude. Même les médias généralistes de Québec s’intéressaient beaucoup à ce qu’on écrivait. Ils savaient qu’on était des étudiants et qu’on vivait ça nous aussi. C’était quand même un sacré truc à vivre comme jeune journaliste », confie Henri Ouellet-Vézina. 

« Agressions présumées sur le campus »

L’utilisation de mots comme « présumée » ou « supposée » par les médias avait fait des vagues. Encore aujourd’hui, ces expressions sont perçues comme invalidantes à l’égard des victimes. Pour Henri Ouellet-Vézina, ce choix de mots par la rédaction avait un but purement légal. « Je pense que c’était important de mettre en relief le caractère légal de la chose et de dire aux gens qu’il y avait un processus en cours ». Au Canada, toute personne est considérée innocente jusqu’à preuve du contraire. 

Archives Impact Campus. Photo : Marie Tremblay.

Une lettre ouverte avait d’ailleurs été publiée dans Impact Campus le 25 octobre 2016 à ce sujet. « Un média ne peut pas juger de la culpabilité d’un individu, ni choisir si quelqu’un dit la vérité, ce n’est pas notre rôle en tant que journalistes », avait écrit Mathieu Massé.

Ce débat souligne néanmoins l’importance des mots : au-delà de l’aspect légal, il est possible de respecter la présomption d’innocence tout en demeurant attentif aux victimes. Par exemple, en privilégiant des formulations qui situent le doute du côté de la culpabilité d’un individu précis, plutôt que de qualifier les agressions elles-mêmes de « supposées ».

Le procès 

En 2016, Thierno-Oury Barry est arrêté puis remis en liberté conditionnelle en attente de son procès. Il est assigné à son domicile qu’il ne peut quitter qu’avec un proche et n’a pas le droit de consommer d’alcool. En octobre 2017, l’agresseur est de nouveau arrêté pour non-respect de ces deux conditions et est emprisonné. 

Thierno-Oury Barry en 2016 lorsqu’il a été libéré sous conditions. Photo: Radio-Canada

Lors du procès en mars 2018, 12 chefs d’accusations pèsent contre lui, dont : introduction par effraction avec commission d’acte criminel, agression sexuelle et tentative d’introduction dans le but de commettre un acte criminel. 

« Il s’est dirigé vers les portes et [ouvrait] celles qui n’étaient pas barrées. La première victime qui dormait d’un sommeil profond a été embrassée, il y a eu pénétration digitale et lorsque l’étudiante s’est réveillée, l’accusé tentait de la pénétrer avec son pénis », a crûment expliqué Me Michel Bérubé lors du procès. 

Les victimes ont majoritairement fait des témoignages écrits, mais l’une d’elles a tenu à prendre la parole : « Cette nuit-là, tu nous as détruites». Des huit victimes, âgées entre 18 et 21 ans, trois mettront fin à leurs études.

Barry plaide coupable et écope de trois ans de prison. À sa sortie en 2021, n’ayant plus de statut au Canada, il est expulsé du pays.

Le début de quelque chose de plus grand

Même si dix ans plus tard, l’histoire semble s’être noyée dans la mémoire collective, les répercussions de cette nuit fatidique marquent encore le campus de l’Université Laval et bien d’autres universités québécoises. Pour Henri Ouellet-Vézina, il est clair que cela a permis au Québec de progresser. « Il y a encore beaucoup de travail à faire, mais je pense qu’à l’échelle locale, ça a permis de faire évoluer le climat social, puis ça a éveillé aussi à l’époque le gouvernement à la nécessité de s’attaquer aux problématiques de violences sexuelles », conclut-il.

Après les agressions, la ministre Hélène David s’est promenée à travers la province pour faire une consultation publique sur les violences à caractère sexuel. « Au bout de deux jours, j’avais décidé que je m’en allais vers une loi », affirme-t-elle. En octobre 2017, elle ajoute à ses fonctions le chapeau de ministre de la Condition féminine.

En décembre 2017, la Loi visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur est adoptée à l’unanimité. Depuis, les mesures de prévention, de sensibilisation, de responsabilisation et d’accompagnement des victimes dans les universités québécoises sont encadrées par la loi. 

À suivre dans ce dossier :

Quelles mesures ont été mises en place par l’Université dans les 10 dernières années

La CADEUL se mobilise pour lutter contre la soumission chimique

 

Victime ou témoin d’une situation de VACS ? Des ressources d’aide sont offertes à l’Université. Les démarches sont confidentielles et respectent le cheminement de la personne.

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