Hier soir, l’exercice le plus important pour nos démocraties, en vigueur depuis les années soixante, a été diffusé. Le débat des chefs réunissait les chefs Justin Trudeau, Erin O’Toole, Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet, respectivement chef du Parti libéral, conservateur, du NPD et du Bloc québécois. Qui a su se démarquer, et qui a longé les murs? Voici mon analyse.

 Par Jimmy Lajoie-Boucher, journaliste collaborateur

Que le show commence !

Justin Trudeau lance le bal sous un ricochet historique avec la charte de son père – Pierre-Elliott Trudeau -, et défend son bilan, Erin O’Toole promet une « Loi 101 » version fédérale (bien hâte de voir s’il va en parler dans un débat anglophone), Yves-François Blanchet rappelle que le Québec est le meilleur protecteur lorsqu’il est question de ses valeurs. Ah oui ! Jagmeet longe les murs et lorsque l’animateur, monsieur Pierre Bruneau, pointe les projecteurs sur lui, il aurait clairement aimé être ailleurs.

  1. Monsieur Trudeau, sur la défensive, saute sur toutes les affirmations contre lui, et est clairement « prêt pour le combat ». Contrairement à l’assurance qu’il espérait démontrer comme un premier ministre se doit de le faire, il semblait plutôt aux aguets. Telle une personne sous attaque, on avait davantage l’impression qu’il s’agissait d’un enfant victime d’intimidation prêt à sauter sur tout le monde. M. O’Toole a, quant à lui, fait preuve d’un flegmatisme qui reflète son parcours d’ex-militaire ce qui, contre toute attente, l’a bien servi. M. Blanchet, qui ne prétend pas à la fonction suprême, mais quand même, n’avait pas ce poids à supporter, ce qui lui permettait une certaine désinvolture. Cette dernière lui a permis de se concentrer plus sur l’attaque que sur la défense, quoi qu’il se soit bien défendu au sujet de son bilan comme ministre provincial de l’Environnement dans le gouvernement Marois. Monsieur Singh… comment dire ? Il gagnait à laisser les trois autres chefs s’obstiner, car sa maladroite déclaration d’amour pour le français était aussi crédible que la « Loi 101 » fédérale de Monsieur O’Toole.

Femmes dans l’Armée canadienne, aide médicale à mourir
Monsieur Trudeau a eu à répondre de sa surdité sélective lorsque les dossiers de femmes agressées par leurs collègues masculins lui étaient rapportés. Monsieur O’Toole a particulièrement été intraitable à ce sujet, condamnant d’ailleurs l’augmentation de salaire accordée au général Vance, ce dernier faisant face à des allégations d’inconduites sexuelles. M.Blanchet abonde dans le même sens et élargit à la bureaucratie gouvernementale. M. Singh est d’accord, triste et réitère les points apportés par les autres chefs de l’opposition.

Sur l’aide médicale à mourir, qui sera possiblement élargie aux maladies mentales, M. Blanchet était le seul à souligner la combinaison extrêmement gênante de l’aide médicale à mourir et de la maladie mentale. Monsieur O’Toole suggère une approche holistique, une proximité du patient et une prudence, surtout pour le critère de maladie mentale. Le premier ministre sortant Justin Trudeau y va d’une rhétorique offensive pour ensuite souligner le bon travail de tous les partis au Parlement juste avant de dénoncer la mauvaise volonté de la partie plus à droite des conservateurs. Ce dernier point sonnait plus comme une tactique de communicateur qui lui aurait demandé de faire le lien entre la droite et les conservateurs, qu’un réel argument. Le reste de son intervention à ce sujet, qui je le rappelle, concerne l’aide médicale à mourir élargie aux maladies mentales, relevait plus de la rhétorique politique afin de contourner un sujet brûlant que d’unn réel positionnement. M. Singh était d’accord avec M. O’Toole.

La PCU, la PCRE et la transition verte

La balle étant lancée à M. Singh, le chef du NPD qui appuie peut-être les programmes d’aide financière en temps de pandémie. Il ne croit pas que les Canadien.nes refusent un travail pour une si maigre compensation et si tel était le cas, le problème dépendrait davantage des salaires trop bas que de l’aide apportée. Cependant, il tentera l’explication d’un programme de relance économique qui semble exclure les différentes aides versées. Le|la téléspectateur|téléspectatrice moyen.ne qui lui|elle, se pose LA question à laquelle il veut une réponse, c’est-à-dire : « Qu’est-ce que j’ai de plus dans mes poches ? » Malheureusement, Jagmeet Singh n’a pas réussi à expliquer son programme de relance de façon claire. Le vert, bien sûr, M. Singh est pour, mais encore une fois, il n’a pas su rejoindre la population à travers l’écran. Surprise, M. Singh y va de la stratégie de l’attaque, aurait-il compris qu’à défaut de soutenir son programme dans un discours, il vaut mieux détourner l’attention sur ses rivaux. Merci à Transmountain !

  1. Monsieur Trudeau défend PCU et PCRE, soulignant un besoin dans la population et arguant que 92% des emplois perdus durant la pandémie ont été retrouvés, versus 72% pour les États-Unis. Il admet à demi-mot que les différents programmes de relance économique que sont les PCU et PCRE doivent avoir une fin à court terme et soutient les avoir réduits. Mais sa position n’est ni clairement assumée ni clairement planifiée. À plusieurs reprises, M. Trudeau dit une chose et son contraire. À titre d’exemple, il est mis devant l’achat de l’oléoduc de Transmountain au prix de 10 milliards de dollars. Son explication est non seulement complètement contradictoire – acheter un oléoduc pour avoir le pétrole à bas prix pour mieux financer la transition verte – mais en plus, il poursuit par une attaque sur le mandat de M. Blanchet comme ministre de l’Environnement. Attaquer pour se soustraire à une réponse, c’est la stratégie la plus vieille que les débats politiques connaissent.

Monsieur Blanchet, n’ayant pas de prise souverainiste sur laquelle axer son argumentaire, prend la balle au bond sur le vert et y va d’une suggestion. Que l’Alberta garde les potentiels profits que Transmountain apportera pour sa propre transition verte ! Pour la suite, la stratégie du chef bloquiste consistait à mettre de l’huile sur le feu et à miser sur la zizanie entre les adversaires pour se soustraire aux différents impératifs. Petit problème, son collègue du NPD avait la même tactique. Cette situation a donc poussé nos deux chefs de partis concernés à se mouiller.

Conclusion

Dans le contexte pandémique que nous connaissons tous et toutes, nous avons eu droit à un débat typique sans rebondissement et teinté d’improvisation. Justin Trudeau qui s’est lancé tel un « va-t-en-guerre » avec l’assurance d’une victoire majoritaire déjà acquise s’est retrouvé pris à son propre jeu et de ce fait, avait une attitude défensive due aux intentions de vote en sa défaveur. Comme quoi il est bon de garder en mémoire que rien n’est toujours acquis en politique.

Yves-François Blanchet, quant à lui, n’avait pour tâche « que » de démontrer la pertinence du Bloc québécois. Dans l’optique où n’ayant pas à convaincre l’électorat canadien hors Québec, il n’avait qu’à convaincre les Québécois.es, et nous étions en droit d’espérer voir des enjeux sociétaux québécois autres que celui de la langue mis sur la table. Bien que le fait français ait son importance, le Québec n’a pas que le français comme particularité. Sa culture singulière en est, entre autres, un bel exemple. Un enjeu qui aurait su apporter crédibilité et pertinence au Bloc : la haine grandissante à l’endroit des Québécois.es dans le reste du Canada. Nous ne comptons plus les caricatures publiées dans les différents quotidiens à grande ampleur qui font l’apologie d’un Québec nazi. Combien de chroniqueurs lient racisme et Québécois.es? Il me semble qu’une bonne occasion d’assoir la légitimité pour le Québec d’avoir un parti le représentant au Parlement fédéral lui est passée sous le nez.

Si j’avais à résumer le discours de M. Singh en une phrase, ce serait : « Je suis d’accord. » Si j’avais à résumer ses actions en une phrase lors du débat ce serait « longer les murs ». Malheureusement, M. Singh n’a pas su vendre son parti ni sa personnalité. Il ressort toujours comme « le bon Jack », mais en politique, la population veut un bon gars quand ça va bien, mais Rambo quand ça va mal.

Erin O’Toole est, selon moi, sorti grand vainqueur de ce débat. Constant dans son ton, ne s’emportant pas. Il explique, dans un français très peu cassé, ses intentions. Il ne présente pas la rigueur d’un conservateur de la droite religieuse, mais plutôt du centre, ce qui manque grandement ces temps-ci, et de l’équilibre. Et lorsque la bisbille était au rendez-vous, il a su se faire discret sans que l’on sente un recul stratégique de sa part. Ce sont d’ailleurs ces qualités qui ont valu la victoire à Stephen Harper. À mon humble avis, le prochain gouvernement sera peut-être minoritaire. Cependant, M. O’Toole avait fière allure et je me garde une certaine réserve, mais je crois que M. Trudeau a trouvé en Erin O’Toole un adversaire d’envergure.