L’inflammation résultant du stress social chronique peut mener à la dépression, révèle une récente étude publiée dans la revue Nature Neuroscience dont la principale auteure est Caroline Ménard, professeure adjointe à l’Université Laval. Les conclusions de cette recherche pourraient permettre de mieux détecter les personnes à risque et de développer de nouveaux traitements pour la dépression.

La dépression et l’anxiété affecteraient près d’une personne sur dix, d’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Au Québec, environ 7,5 % de la population serait aux prises avec des troubles anxio-dépressifs, selon l’Institut national de santé publique (INSP). Caroline Ménard, professeure adjointe au département de psychiatrie et neurosciences de la Faculté de médecine de l’Université Laval, s’intéresse notamment au lien entre le système immunitaire et la dépression. En effet, la prévalence de la dépression serait plus grande chez les personnes souffrant d’inflammation. Par exemple, la prévalence peut grimper jusqu’à, respectivement, 30 % et 50 %, pour les personnes ayant une maladie cardiovasculaire et la maladie d’Alzheimer.

Même si des traitements existent pour la dépression, celle-ci peut être résistante. Selon la professeure Ménard, qui est aussi chercheuse au Centre de recherche CERVO, le fait de cibler uniquement le cerveau ne suffit pas toujours. « Il y a beaucoup de gens qui demeurent déprimés malgré le traitement. Donc, nous, on s’intéresse au fait de comprendre c’est quoi le rôle de l’inflammation au niveau du corps et comment cette inflammation communique avec le cerveau », dit-elle à Impact Campus, rejointe via téléphone à New York où elle effectue des études postdoctorales.

Présentation de l’étude

Mme Ménard était de retour de Californie où elle avait présenté les résultats de l’étude « Social stress induces neurovascular pathology promoting depression ».

À travers cette étude, les chercheurs ont constaté que l’inflammation, qui est une réponse du système immunitaire, affecte l’étanchéité de la barrière hémato-encéphalique. Généralement, des molécules et des microbes qui circulent dans le sang n’ont pas accès au cerveau grâce à cette barrière protectrice, explique Mme Ménard. Or, la grande « surprise » de l’étude a été de s’apercevoir qu’un stress chronique pouvait changer la donne. Pour en arriver aux résultats, les chercheurs ont examiné les effets de l’intimidation sociale chez des souris de laboratoire.

La souris est exposée à une autre souris très agressive pendant 10 minutes par jour, durant 10 jours. Et ensuite, elles sont mises dans une cage divisée avec un séparateur ayant des trous. Sans être en contact, il y a quand même un effet sensoriel. Cela produit un stress chronique chez la souris expérimentale et « le système immunitaire de la souris va être appelé à fonctionner plus fort ». En utilisant l’imagerie à résonance magnétique, les chercheurs ont observé que la barrière hémato-encéphalique s’ouvrait alors davantage et permettait à des molécules de pénétrer dans le cerveau. Les souris devenaient alors dépressives.

Comment savoir si une souris a des symptômes dépressifs?

« En général, chez les humains, on utilise des questionnaires, mais la souris, on ne peut pas vraiment la questionner », lance Mme Ménard à la blague. Trois tests ont donc été effectués. Premièrement, la souris est placée dans un aréna et une autre souris est mise dans une petite cage. Les souris déprimées auront tendance à s’isoler, plutôt que de s’approcher de la cage. Deuxièmement, les souris, comme les humains, ont un faible pour le sucre. Or, une souris déprimée va préférer s’abreuver avec de l’eau normale plutôt que sucrée. Troisièmement, lorsqu’une souris est placée dans un bécher avec de l’eau, elle va normalement se démener pour tenter d’en sortir. « Ce qu’on voit, c’est que la souris déprimée va abandonner, va arrêter de combattre pour sortir et va se laisser flotter », relate la chercheuse.

Des résultats concluants

 Les résultats de cette étude ont trois implications. En premier lieu, l’imagerie à résonance magnétique pourrait permettre de détecter l’ouverture de la barrière hémato-encéphalique chez des personnes vulnérables, comme celles souffrant de maladies cardiovasculaires. Il serait alors possible de conseiller à ces personnes de surveiller leur niveau de stress. En second lieu, un biomarqueur pour la dépression pourrait être développé et détecté via une prise de sang. « Vu que la barrière est ouverte du sang vers le cerveau, elle est probablement aussi ouverte dans l’autre sens, donc du cerveau vers le sang », explique la professeure adjointe. Des molécules passeraient alors du cerveau au système sanguin. En troisième lieu, il serait envisageable de développer de nouveaux antidépresseurs qui modulent l’ouverture de la barrière hémato-encéphalique.

À présent, « on essaie de faire une étude pilote avec des patients ici à Mount Sinaï (New York) » pour voir, via l’imagerie par résonance magnétique, si les résultats observés chez les souris sont présents chez l’homme. Dans la foulée de ces découvertes, il sera aussi intéressant de voir s’il existe des différences entre les sexes, en faisant des expérimentations sur des souris femelles. « Au niveau génétique, le cerveau des femmes déprimées est très différent (de celui) des hommes déprimés », indique-t-elle. Or, les traitements ont souvent été développés pour les hommes, de telle sorte que cela pourrait expliquer l’inefficacité de certaines approches. Un autre point d’intérêt est d’étudier la résilience au stress chronique: en effet, toutes les souris soumises à l’expérimentation décrite ci-dessus ne sont pas devenues déprimées. Se pencher sur les facteurs de résilience pourrait être pertinent pour développer des médicaments. En février prochain, la professeure Ménard sera de retour à Québec pour ouvrir un nouveau laboratoire où ces questions seront étudiées.