En Turquie, dans les années 90, Calum (Paul Mescal), un jeune père, et Sophie (Frankie Corio), sa fille de 11 ans, passent leurs vacances dans un resort près de la plage. Ces moments passés ensemble, captés par leur caméra portative, sont rejoués et contemplés, une vingtaine d’années plus tard, par une Sophie devenue adulte (Celia Rowlson-Hall). Alternant entre les enregistrements sur caméscope et les images filmiques réelles, Charlotte Wells nous offre un premier long-métrage touchant, débordant de nostalgie, qui interroge les souvenirs d’enfance et comment ils peuvent imprégner notre mémoire.

Par Ève Nadeau, journaliste collaboratrice

Titre original : Aftersun | Genre : Drame | Durée : 101 minutes | Réalisation et scénario : Charlotte Wells | Distribution : Paul Mescal, Frankie Corio, Celia Rowlson-Hall | Production : Az Celtic Films, BBC film, PASTEL

 

Comme la lumière d’un stroboscope

Ces jours-ci, j’écoute en boucle une chanson qui apparaît sur le plus récent album de l’artiste française Pomme. Elle se nomme Jardin, en référence au jardin de l’enfance que revisite la chanteuse à travers ses paroles. Des questionnements se répètent du début à la fin, teintent chaque magnifique envolée que prend sa voix : « Pourquoi j’y pense encore ? », « Y a quoi de mieux avant ? », « Qu’est-ce qui mе manque tant ? ». En voyant, Aftersun, j’ai eu l’impression que le film tentait de répondre à ces mêmes questions, celles qui obsèdent chaque être souffrant de nostalgie.

Lorsqu’elle filme son environnement ou qu’elle place la caméra trop près de son visage (quel enfant ne fait pas ça ?), la jeune Sophie (l’incroyable Frankie Corio dans son premier rôle) semble très loquace, à l’aise à faire part de ses observations. Elle donne à voir des scènes qui calment le cœur, comme le chanterait Pomme : le bleu de la mer, son père qui danse, leur chambre d’hôtel, les vêtements qui sèchent au soleil. En tant que spectatrice, je sentais presque « l’odeur des vacances » (Pomme, encore) qui me manque tant en ce mois d’octobre. Cependant, une fois la caméra éteinte, Sophie parle peu, observe en silence des adolescent.e.s qui s’embrassent, font la fête, et son père qui se commande à boire, dont le visage cache bien des sentiments plus sombres.

Comme c’était aussi le cas dans Normal People (2020), l’acteur Paul Mescal, ici en tant que jeune père, participe à merveille, par son jeu poignant, à donner vie au scénario de Wells qui représente avec bienveillance, sensibilité et subtilité les problèmes de santé mentale chez les hommes. Entre les après-midis à jouer au billard, à faire de la plongée, et les soirées karaoké, le personnage de Calum laisse entrevoir un mal-être qui n’est jamais étiqueté, bien que certains choix de mise en scène, de plans, nous laissent deviner.

Malgré ces indices, dans Aftersun, la caméra personnelle que l’on traîne sur soi, contrairement à la mémoire, délaisse les moments de vulnérabilité, demandant ainsi au film de ne pas nommer la douleur. Dans Le drap blanc, Céline Huyguebaert, se rappelant des souvenirs dont fait partie son père, écrit que « ce qui manque, ce sont les captations dont [elle a été] témoin et qu’on ne filme jamais» (Huyguebaert, 2019), c’est-à-dire toute la portion diégétique de l’œuvre de Wells qui ne figure pas sur les extraits que Sophie, adulte, projette sur son écran. Le film, à mon avis, pose cette question : comment ces deux modes de captation coexistent-ils et nous invitent-ils à revisiter le passé ?

Sophie, qui a à peu près l’âge de son père lors de leur séjour en Turquie, est peu présente tout au long du film (dans les premières minutes, elle n’est qu’un reflet dans un écran). Pourtant, nous savons qu’elle regarde les images du passé qui se succèdent, comme si elle y cherchait une réponse (sur elle ? sur son père ?). Aussi, lors de courtes séquences où elles se trouvent sur un dancefloor seulement éclairé par des stroboscopes (une sorte de lieu fantasmagorique), elle peine à avancer vers une figure, son père qui danse, un souvenir passager, un mystère à percer.

Ce que nous dit merveilleusement le film, à travers la relation père-fille, la douceur de l’été, les métaphores, c’est qu’il est naturel, pour les nostalgiques comme Pomme, de se questionner quant au besoin de se projeter en arrière, mais il faut concevoir que les souvenirs apparaissent et disparaissent, comme la lumière d’un stroboscope, et par conséquent, la mémoire est vouée à osciller entre la clarté et l’obscurité, entre le questionnement et la réponse qui reste en suspens.

P.S. : Jusqu’à ce que je termine ce film, je ne croyais pas qu’il était possible d’avoir envie de pleurer en écoutant l’énorme hit Under Pressure.

 

Références

Céline Huyguebaert, Le drap blanc, Montréal, Le Quartanier, 2019, p. 216.

Crédits photo : A24