Sur la photo, on ne distingue rien de précis : une main devant le visage qui laisse courir ses doigts baladeurs dans la jungle de ses cheveux, un front plissé par les rides de l’ennui, un nez tordu et une bouche encerclée par un rond plus grand, mal défini encore, la vieillesse est impitoyable, jamais vu mon père jeune.

Il se tient debout, appuyé contre un petit mur en briques. Derrière lui, le champ à perte de vue, peut-être une moissonneuse-batteuse dans laquelle il montera, tout à l’heure, c’est la saison des récoltes, une bien bonne année. À moins que ça ne soit lui que l’on récolte, en petits morceaux, un faux-pas dans l’herbe longue, un moteur étrangement silencieux, un accident est si vite arrivé.

En regardant la photo, on constate que celui qui tient l’appareil n’y connaît visiblement rien, sujet mal cadré, mauvaise lumière, ce soleil, qui empêche de le voir lui, mais elle aussi, à peine ses cheveux châtains, la silhouette de son corps étendu sur l’herbe, « Souris-moi» a-t-on dû lui dire, mais elle sourit pour quelqu’un d’autre, lui, des rumeurs, rien de bien concret, à peine quelques regards discrets entre amis, mais une impression bien réelle, « quelque chose dans l’air ».

Non, vraiment, on n’y voit goutte sur cette photo, ce soleil, décidément aveuglant à travers les années, je distingue mal le petit mur en briques devant moi, et derrière, le champ à perte de vue, mon prochain pas dans l’herbe longue, quelque part un petit morceau de lui, peut-être au pied de la moissonneuse-batteuse qui n’aura pas bougé, son moteur toujours silencieux.