C’est vendredi soir. La semaine a été longue. Il y avait ce souper avec des amis, il y avait aussi ce concert au centre-ville, mais drôlement, on reste collé à notre fauteuil, les yeux rivés sur nos écrans. Rapidement, on oscille entre exaltation et honte ; on noie le paradoxe dans les chips. Allez, un autre épisode !

S’il existe encore des universels aujourd’hui, ceux-ci résident dans l’injonction à tout faire, tout voir, tout savoir, à se construire en naviguant –toujours bien en surface – à travers une offre culturelle surabondante et toujours plus diluée. Je vous entends déjà, nostalgiques, mais ne vous méprenez-pas, la télévision dans les années 50 et les blockbuster des années 90 avaient bien mît la table.

C’est dans cette interstice propre au divertissement que l’ouvrage La culture du divertissement : Art populaire ou vortex cérébral de Sébastien Ste-Croix Dubé, titulaire d’une maitrise en études littéraires de l’Université du Québec à Montréal, s’inscrit. L’essai qui tient en 175 pages se veut une excellente porte d’entrée pour aborder les questions liées à la culture populaire, toujours prisonnières d’une tension entre des théories sur l’aliénation qui paraissent souvent réductrices, et les cultural studies qui tendent à essentialiser les phénomènes culturels.

Médiatiser l’horrible

Du roman-savon à l’égo portrait ; du salon de ses grands-parents à la tablette de sa fille, l’auteur s’intéresse, à la manière de Marshall McLuhan, au rapport que nous entretenons avec les différents médias ainsi qu’aux transformations que ces-derniers impliquent dans nos modes de vie. Pourquoi passe-t-on autant de temps accroché à des écrans, à vivre de manière passive et détachée ?

« L’évolution technologique aura-t-elle servi à mettre un écran entre nos crimes collectifs et notre conscience ? » La question mérite d’être posée. Suivant l’argument de Ste-Croix Dubé, tout porte à croire que les écrans nous permettent d’entretenir une certaine distance, de repousser en avant l’instant d’action. Pis encore, la satisfaction provoquée couplée avec le sentiment de culpabilité toujours entretenu est possiblement précisément ce qu’on recherche dans le divertissement.

Il y va d’ailleurs d’un parallèle saisissant avec les drogues et les grandes idéologies politiques propagandistes du XIXe siècle. : « le néolibéralisme – et son armée de divertissement – est un pusher et un pimp aussi impitoyable qu’ont pu l’être les idéologies totalitaires et leur abus de pouvoir patriarcal. »

Cette question du patriarcat est aussi abordée à travers une anecdote toute simple autour d’une chanson provenant d’un film de la série Barbie, permettant à l’auteur de s’étendre sur la machine idéologique que représente l’industrie du divertissement pour enfant, écorchant même au passage les Lucky Charms. Un chapitre est aussi dédié à une analyse de la pornographie, le cœur (invisible) du divertissement nord-américain, l’expression idéal-typique de son argument.

Entre marchandise et objets d’art

L’essai se conclut sur des pistes de réflexion autour des univers immersifs propre aux jeux vidéos, bénéficiant d’une cote de popularité effrayante chez les jeunes adultes. Cette forte propension à créer des dépendances et les possibilités presque infinies qu’offrent le numérique expliquent en partie son succès.

Comme plusieurs éléments de la culture populaire, le jeu vidéo est à mi-chemin entre un objet d’art et un produit de série destiné à engendrer du revenu. L’auteur cite en exemple le développement récent des E-games et les différents galas reconnaissant les artisans du jeu vidéo pour soutenir que l’industrie vidéoludique est en voie d’occuper une place de choix aux côtés des industries musicales et cinématographiques.

Fuir le fast-food culturel

Alors, comment éviter la boulimie culturelle ? En consommant mieux. Car la surabondance de produits culturels est aussi le résultat d’une relative démocratisation des moyens de diffusion. « Uniquement ce qui nous procure un divertissement tout en nous imprégnant d’une ébauche de réflexion. Donnons-nous le temps de trouver les perles. N’acceptons plus les navets qui dévorent nos heures de sommeil ! »

Dans un ouvrage de quelques pages à peine, Sébastien Ste-Croix Dubé arrive à tenir un argument titanesque, qui pourrait être étayé comme une thèse de doctorat. Il faudra ainsi s’atteler solidement pour bien saisir la portée de son propos, fortement ancré dans des théories trop peu expliquées – format oblige – et dans une connaissance encyclopédique de la culture populaire québécoise et nord-américaine. Le tout demeure par contre bien accessible, notamment en raison du ton, et devrait résonner avec un malaise propre à notre temps.