Le besoin de détruire, que le poing s’abatte, que la botte écrase, que l’adrénaline enflamme l’esprit et que la fuite soit hors d’atteinte, hors d’haleine, mais y arriver, toujours, et y retourner, encore. « Sentir la nécessité de faire quelque chose, de se prendre en main. D’agir. De canaliser l’énergie forte qui émane de partout et d’en faire une arme offensive. » Le besoin d’être à la fois l’ombre, l’homme et la lumière.

« Les romantiques se complaisent dans le spectacle d’une nature déchaînée, source à la fois de terreur et d’élévation. Le dépassement auquel invite le sublime contemporain réside plutôt dans la contemplation d’une violence – réelle ou chimérique – qu’on aura soi-même déclenchée. »

Faire violence de Sylvain David trace le chemin sombre de l’incompréhension, de la colère insoumise et du mal-être qui accompagnent tant de jeunes en quête de réponses impénétrables. Les courts paragraphes de ce court roman s’amoncellent les uns sur les autres afin d’éclaircir pas à pas le tunnel glacé qui encastre les idées noires de la radicalisation que s’imposent les jeunes de la rue. Le mal-être y est constant, mais la finalité, elle,
reste introuvable.

Dans ce premier roman à saveur autoréflexive, Sylvain David fait le point sur cet « adolescent punk fasciné par la violence » qu’il était lui-même. Mitigé entre la honte de certaines actions et le regret de leur intense vitalité, l’auteur dirige le lecteur d’une main de maître dans les dédales de cette confrontation entre l’adolescent et l’autorité, entre l’homme et lui-même. À grand coup de démolition, le narrateur supervise sa propre destruction, seule preuve tangible de son existence. « Loin de constituer un univers plein, entier, dans lequel on pourrait évoluer à sa guise, les réminiscences se présentent habituellement à l’esprit sous forme de bribes, de flashs. » Ne laissant au final « qu’une mosaïque éclatée d’impressions et de sensations. »

D’un style épuré qui marque de sa semelle cloutée un rythme tantôt endiablé, tantôt rêvasseur, Faire violence surprend par cette voix détachée qui ressasse et revit tout à la fois les grands frissons d’une chute méditée. Dès les premières pages, Sylvain David impose son savoir-faire. Docteur en littérature, professeur agrégé de l’Université Concordia et spécialiste de Cioran, il livre dans ce premier roman le résultat d’une réflexion mûre, qui ne rime pas avec l’imprécision et les maladresses du romancier débutant. Sa maîtrise ingénieuse du verbe saura réjouir les amoureux de l’écriture du fragment et de ce qu’on pourrait appeler la force de la « poésie urbaine ». Il faudra toutefois faire bien attention, cette autofiction est du genre à se faire violence et, par le fait même, à ébranler les lecteurs trop sûrs d’eux.

Un roman à offrir aux ados qui s’émerveillent trop souvent, et avec raison, devant le chaos des choses.

Arnaud Ruelens-Lepoutre