J’ai rarement autant été bouleversé devant une pièce de théâtre. L’impersonnalité de la scène, l’éblouissement des projecteurs, les expressions poussées à leur maximum forment souvent un mur hermétique qu’il est difficile de percer. Parvenir à s’identifier, à avoir de l’empathie pour les personnages devient une expérience unique et précieuse, expérience qui redonne ses lettres de noblesse au théâtre, à celui qui fait chavirer les cœurs des spectateurs.

Par Camille Sainson, journaliste collaboratrice

C’est ce qui m’est arrivé mardi soir. J’ai ri et pleuré face à la sublime interprétation de Marilyn Castonguay, cette femme qui nous raconte ses joies et ses malheurs avec un talent extraordinaire. Elle nous transporte à travers sa mémoire, ouvrant petit à petit la porte à l’ultime souvenir, le plus terrible, celui vers lequel nous tendons, inexorablement depuis le début.

Accompagnée d’un bon jeu de lumière, de musique et de son humour décapant, l’actrice fait passer ces cent-dix minutes pour une petite demi-heure. Nous n’avons pas le temps de nous ennuyer, nous sommes happés par son histoire. Oubliés notre quotidien, les bruits du monde extérieur, notre fauteuil, le masque contre nos joues, ne reste qu’elle face à nous. Elle seule ? Pas vraiment. Elle parvient à faire surgir mari et enfants pour l’accompagner sur la scène et c’est lorsqu’ils finissent par disparaître que sa solitude nous prend aux tripes. Nous sommes arrivés au drame final, au milieu de la scène, elle ne bouge plus. Paralysée ses yeux parlent pour elle et nous transmettent des vagues d’émotions. Nous cherchons les mouchoirs en vain, nous n’étions pas préparés. Les rires s’estompent, le silence s’impose de tout son poids, nous n’osons plus respirer. Nos cages thoraciques sont compressées par la puissance du texte de Denis Kelly et de son interprétation par cette femme si fragile et en même temps si forte. Son personnage a pris vie, nous y avons cru, nous pouvons maintenant respirer et nous lever pour une standing ovation largement méritée.

© Crédits photo: Théâtre La Bordée