Sombre, cinglant, voire dérangeant : impossible de fréquenter le Repaire des Solitudes de Danny Émond sans s’en prendre plein la gueule. Rencontre avec un auteur à la plume chirurgicale.

« J’ai vingt ans d’écriture derrière la ceinture, Le Repaire des Solitudes est mon premier livre publié à vie… et je suis tueur à gages à temps partiel ! », lance sur le ton de la blague l’auteur Danny Émond. Décidément, l’homme de 36 ans originaire de Québec n’est pas dénué d’un certain sens de l’humour, pour ne pas dire d’un humour certain.

Pourtant, on ne le devinerait pas à la lecture de son recueil de nouvelles publié le 13 janvier dernier aux Éditions du Boréal. Trente courtes histoires qui prennent aux tripes et qui ne les lâchent plus jusqu’à la toute dernière ligne. Trente portraits furtifs qui, de l’aveu même de l’auteur, visent à provoquer et à faire réagir. Trente coups de poing assénés à la gueule du lecteur.

Une forme assumée

D’ailleurs, le choix de la forme de la nouvelle n’est pas fortuit. Bien au contraire, il s’est imposé de lui-même puisqu’il sert le propos de l’auteur. « Je mets en scène un univers morcelé où les individus sont chacun de leur côté, emmurés dans leur solitude. C’est un peu ça la nouvelle, des petites portes ouvertes sur des existences et des situations particulières. C’est cruel, mais très évocateur à la fois », affirme le titulaire d’une maîtrise en création littéraire de l’Université Laval.

La nouvelle est également un moyen pour l’auteur de mettre en valeur sa plume chirurgicale. Car, dans le Repaire des Solitudes, rien ne dépasse ni ne déborde. Tout va à l’essentiel dans une stricte économie des mots et du style. « Dans la nouvelle, tu ne peux noyer les faiblesses dans l’ensemble. En ce sens, elle ressemble beaucoup à la poésie », dit celui qui avoue avoir passé des heures innombrables à ciseler, polir et peaufiner son ouvrage.

Exagérer les traits

Fréquenter le Repaire des Solitudes, c’est aussi aller à la rencontre d’une galerie de personnages qui, comme l’écrit Danny Émond, « remuent les mauvais souvenirs et les idées noires, sans parvenir à faire pousser des fleurs dans cette merde » qu’est leur existence. Doit-on voir, derrière ces portraits, une critique d’un certain désenchantement ambiant ?

« Je considère que l’humanité, règle générale, ne s’en va pas dans la bonne direction, déplore-t-il. La société dans laquelle on vit ne favorise pas les rapprochements. Pourtant, de là à dire que c’est ma vision des choses, je ne pense pas. J’ai volontairement exagéré les traits, c’était essentiel pour la bonne tenue du projet. »

À peine termine-t-il la mini-tournée de promotion de son premier ouvrage que Danny Émond songe déjà à l’écriture d’un second. Ce dernier, soutient l’auteur, sera placé sous le signe de l’humour et non de la désillusion. « La réflexion tournera autour du monde l’art, mais de l’art dans le quotidien des artistes. Je veux explorer le rôle de ce dernier en société et dans la vie de tous les jours. »


Extrait

« […] J’écris surtout parce que ça coûte moins cher qu’un psy. Je ponds des récits où il ne se passe rien, qui se terminent mal et que je déconseillerais aux suicidaires. Je gratte mes cicatrices, frotte les croûtes, ça pince et ça tire, la douleur m’inspire : j’excelle dans l’autofriction. Je commence un peu trop souvent mes phrases par le mot je. J’essaie d’arrêter.

Outre ces menues particularités, je me considère, somme toute, comme un homme relativement normal, équilibré dans ses dérèglements. Un paquet de viande et d’os autour d’un nombril, avec tous ses membres à la bonne place. J’ai des diplômes dont vous vous foutez. Un boulot qui me permet de vendre mon temps. Une blonde qui a des beaux yeux et des rages de sucre. Je caresse deux ou trois illusions. Je n’ai pas encore renoncé à la poursuite du bonheur. »