«C’est l’histoire d’un gars qui se cherche une histoire, puis finalement, qui arrive chez le docteur qui lui dit : tu n’as rien Damien. » Les scènes fortuites, premier long-métrage du comédien/réalisateur/metteur en scène, Guillaume Lambert, vise juste et reflète, tant comme résultat que comme processus, une société par récits fragmentés, basée sur le plaisir et sa quête ; donc sur l’ennui et la déception.

Certains artistes arrivent à saisir le mal d’un temps, et c’est souvent là que les créations tendent vers l’universel. « Le drame de ne pas avoir d’histoire », bien qu’il ne s’agisse pas d’une thématique inédite, nous semble plus que jamais un peu à l’intérieur de chacun(ne) de nous, exposé(e) jour après jour à la vitrine du meilleur des autres.

Le visionnement n’est pas de tout repos, passant de l’humour cabotin à des citations de philosophie. Les différentes scènes du film – fortuites- entrecoupées par Damien, personnage principal interprété par Guillaume Lambert, qui traverse des chantiers de construction, rythment le montage, conférant à l’œuvre une couleur très montréalaise. Un volonté de faire un « Montréal à l’automne » à l’image des films new-yorkais indépendants des années 80-90, de l’aveu du réalisateur présent pour la première au Clap.

Les scènes fortuites est une « comédie intelligente », une forme de chaos bien organisé où les différents éléments narratifs s’entrecroisent, brouillant toujours la ligne entre le personnage et son interprète, de même qu’entre l’histoire et son auteur. Lambert s’est même permis le « trip » de numériser les VHS de son père, créant de toute pièce « le petit tannant », « un faux générique inspiré librement des Intrépides », confiait-il aux cinéphiles.

Le film se veut ainsi une fresque du quotidien, dans toute sa platitude normale et sa contingence. « À travers tous les autres personnages qui ont des personnalités fortes, qui sont des grandes gueules et à qui il arrive des affaires, [Damien] cherche un peu sa place, dans la vie, dans le monde. C’est en se transposant à l’écran qu’il a l’impression d’exister. »

Du processus et de la distribution

La distribution est impressionnante, alignant quelques grosses pointures (Marie-Chantal Perron, Monia Chokri, Denis Lavant) et d’autres plus modestes (Valérie Cadieux, Sarianne Cormier) dans un spectacle fort bien rodé. « Je savais qu’il y aurait beaucoup de monde, poursuit le réalisateur. Du monde connu, d’autre moins. Le monde connu, je voulais enlever leur make-up, les mettre un peu à côté de leur x. Qu’on cherche presque la joke. Les rôles plus forts étaient réservés pour les gens moins connus. »

Le montage, qu’on pourrait qualifier par moment de brouillon, est en fait une volonté du réalisateur de donner vie à ses personnages. « J’ai joué sur le fait que ce n’était pas clair, avoue-t-il. Les acteurs restent comme toujours en standby, toujours dans quelque chose d’un peu weird. J’aime bien étirer la prise, je coupe toujours quand quelqu’un cligne des yeux deux fois. »

La voix-off de François Pérusse – qui rappelle Bernard Derome dans Série Noire- nous insère rapidement dans un récit familier, ayant tous et toutes déjà partagé un moment seul à seul avec le narrateur. Lambert pousse la blague (et la nostalgie) un peu plus loin quand deux des personnages principaux entament l’une de ses désormais mythiques chansons. « Je savais que le frère et la sœur allait chanter quelque chose ensemble de difficile à chanter. Je me disais que ça pourrait être une toune de russe. Je trouve que c’est un très beau moment, qui soude vraiment bien l’énergie entre les personnages. »

Les scènes fortuites est une métaphore de l’époque dans laquelle il est produit. Assemblage de faits vécus romancés, d’archives et de fiction, il a été écrit en un peu plus d’un mois et a été tourné entre octobre et janvier avec un budget d’environ 175 000$, après que Lambert eut convaincu Téléfilm Canada de produire l’histoire de l’échec de son premier film, datant de 2014.