Abadou veut jouer du piano, livrée par une distribution tout juste sortie des écoles de théâtre, ravive l’enthousiasme du public de Québec. Les spectateurs sont toutefois en proie à une confusion de sentiments au terme de la représentation. 

Pour la troisième pièce de sa saison 2017-2018, Premier Acte convie le public à une comédie noire. La quête de Jaquelin, un homme que pourchasse le malheur, semble inaccessible. En apparence banales, ses visées de prodiguer une leçon de piano au jeune Abadou achoppent sur une série d’incidents. Le ton est donné dès les premiers instants de la pièce, lorsqu’un singulier amateur de Porto livre à l’aspirant professeur de piano… un assaut sexuel. S’ensuivent les incursions dans le nouveau semi-meublé de Jaquelin par, notamment, un concierge zélé, une mère intransigeante, un livreur de poulet névrotique et une femme suicidaire. 

Force est d’admettre que le texte de la pièce sème l’ambiguïté chez le spectateur, déclenchant des rires grinçants, empreints de malaise. On hésite ainsi à rire d’Abadou, cet enfant affublé de tous les handicaps nommables, ou encore de cette femme frayant avec la folie. Qui plus est, le texte arpente plusieurs lieux communs, et on a du mal à discerner une critique originale dans les propos tenus par les divers personnages. En fait, sait-on seulement si l’auteur dénonce quelque chose? Le cas échéant, que dénonce-t-il exactement? 

Un souhait de réhabilitation de la comédie

La mise en scène par Hilaire St-Laurent Sénécal (également auteur de la pièce) est quant à elle sobre, permettant d’autant plus d’apprécier les autres aspects de la pièce. L’appartement semi-meublé dans lequel se tient une action en temps réel se prêterait volontiers à un huis clos si ce n’était de cette porte d’entrée tournante filtrant un cortège bigarré d’intervenants-es. Si ceux-ci sont diversifiés, la justesse de leur jeu l’est tout autant. Soulignons toutefois la précision de Pierre-Antoine Pellerin en policier cocaïnomane, de même que la solidité de Jaquelin (Nicolas Centeno), personnage principal autour duquel pivotent les autres membres de la distribution. Sa chemise trempée au terme de la représentation témoignait d’un investissement sans retenue dans son personnage talonné par le malheur.

Sinon, bien qu’on regrette la surenchère en termes de décibels alimentée par certains personnages, on est vivifié par cette cohorte de jeunes artistes énergiques, tous et toutes issus de la promotion 2016 du Conservatoire d’art dramatique de Québec et de l’École Nationale de Théâtre. Par les temps qui courent, on voit plusieurs d’entre eux et elles grimper sur les planches et s’investir corps et âme dans de nombreux projets. Une telle contribution à la proposition théâtrale est rafraîchissante et franchement la bienvenue. 

Hilaire St-Laurent Sénécal souhaitait réattribuer à la comédie ses lettres de noblesse, celle-ci étant « souvent vue comme un sous-genre artistique puisque sa fonction première est de faire rire ». Dans Abadou veut jouer du piano, son pari n’apparaît pas entièrement relevé. Si elle ne déclenche pas de réflexions existentielles ou ne suscite pas de remises en question troublantes chez le spectateur, la pièce le mène néanmoins jusqu’à des terrains intéressants : nos rêves et notre vocation finissent-ils toujours forcément par s’actualiser, en dépit des nombreux malheurs qui nous assaillent? Quelle profondeur les ramifications du malheur peuvent-elles atteindre? Une quelconque justice spirituelle régit-elle la quantité de malheurs qui s’abattent sur les humbles mortels que nous sommes?  

 

Dorénavant, des membres des Treize signeront à l’occasion des critiques de pièces de théâtre présentées à Québec pour Impact Campus. Par ailleurs, soyez à l’affût: notre lancement de saison aura lieu au début de la session d’hiver 2018!