Kalina Bertin, dont Manic est le premier long-métrage, aura l’étoffe des pontifes québécois du cinéma vérité, est-on porté à croire. Son documentaire embrasse la réalité de membres de sa famille qui ont composé avec le trouble bipolaire. Parmi eux : son père, un mythomane aguerri. Impact Campus s’est entretenu avec la réalisatrice. 

Kalina Bertin, dont Manic est le premier long-métrage, a souhaité « réconcilier deux mondes » : celui de son père, nimbé de mystère, et le sien. « Mon père était multiple : chaque nom qu’il a porté était accompagné d’un métier. À chaque réponse obtenue à son sujet, des dizaines de questions émergeaient ». L’homme a néanmoins rallié nombre d’adeptes à sa mission : celle de rassembler des « êtres humains significatifs » pour le salut du monde. On lui reconnaissait ce puissant magnétisme. 

Parmi les quinze enfants qu’a eus son père avec cinq femmes différentes, il y avait Kalina Bertin. Sa cellule familiale, composée de sa mère et de quatre enfants, était livrée aux atermoiements émotifs d’un homme qui « changeait du tout ou tout en peu de temps ». Or outre cette « obscurité », il comportait « une part de lumière », inaltérable, dont l’enfance de la réalisatrice a été irradiée. Elle avait cinq ans lorsque sa mère les a dérobés à cette existence sous l’égide paternelle. 

Cette enfance est reconstituée dans le film Manic par des images tournées par le père de Kalina Bertin. La jeune femme considère que ces archives ont inculqué chez elle le désir de faire du cinéma. La réalisatrice a, parallèlement, documenté le quotidien de son frère et de sa sœur qui composent tous les deux avec un trouble bipolaire – le même diagnostic que leur père, en plus d’un trouble de la personnalité, s’était vu attribuer.  

Kalina Bertin, réalisatrice - Photo : Courtoisie, PixelleX, Diane Le Nezet

La technique au service de la vérité 

La démarche toute personnelle de Kalina Bertin commandait qu’elle porte la caméra à l’épaule. « Ça m’a procuré un accès privilégié à mes interlocuteurs ». Ce choix participait du dialogue qu’elle a souhaité engager. « Le spectateur voyait ce qui se passait à travers mon œil, il empruntait ma position. »  

Bertin a également un penchant pour la lumière naturelle. « Il y a juste une entrevue où j’ai utilisé la lumière de cinéma, car la personne insistait. Ça confère une beauté naturelle aux gens, aux choses. » Notamment au visage de sa sœur Félicia, abondera-t-on. À un moment du film, la jeune femme, dont le cerveau part en vrille, s’affaire à peindre dans une lumière presque spirituelle. La caméra se pose alors comme un témoin impudique de l’épisode maniaque qu’elle vit. La voix aux modulations tendres que lui adresse la réalisatrice derrière la caméra témoigne de son acceptation indéfectible envers la condition de sa sœur.

Une démarche cathartique 

Certaines scènes difficiles à soutenir sont la rançon de cette vérité qui émane du film. C’est précisément en cette hardiesse à aborder une problématique de santé mentale que réside la force de Manic. « Si je peux regarder en face ce qui se passe vraiment, alors peut-être que je peux y faire quelque chose. Mais tant que je me cache et que j’ai honte, et que je nie que quelque chose ne va pas ou qu’il se passe un truc, alors je n’aurais pas la force d’y faire face ou de le dépasser », s’exprime ainsi Félicia, vis-à-vis elle-même.  

Pour Kalina Bertin, il a été « très épeurant » de révéler ainsi des pans de l’intimité de sa famille. « Quand je l’ai présenté pour la première fois, je tremblais, je suais ! Je devais être sûre d’arriver à un traitement qui soit sensible, mais en ne faisant mal à personne. » Curieux paradoxe que celui qu’une œuvre aussi intime fasse néanmoins accéder à l’universel : à des thèmes comme la famille, aux liens inaltérables que la pire tempête maniaque ne saurait rompre. 

Kalina Bertin considère que le cinéma est pourvu d’une fonction à la fois personnelle et sociale. D’une part, pour elle et sa famille, le processus filmique a été thérapeutique. « Il a été puissant, pour ma sœur et mon frère, de s’observer avec une certaine distance. » Bertin affirme s’être également toujours reconnue dans les œuvres cathartiques, par des personnages suivant une « transformation vitale ». « Même en fiction, on crée des personnages pour finalement explorer les thématiques qui nous hantent. » D’autre part, un film comme Manic permet d’humaniser et de « créer l’empathie » pour les gens souffrant de problèmes de santé mentale. Elle pave la voie à un dialogue : après tout, « presque tout le monde connaît quelqu’un qui souffre d’une maladie mentale. Mais on n’en parle pas …». 

Au terme de cette filature qui s’est étalée sur quatre ans, Kalina Bertin se dit « en paix » avec l’image reconstituée de son père. « Ce que j’ai appris me suffit ».  

Manic prend l’affiche au cinéma Le Clap le 9 février 2018.