Le starzec, un mois à Cracovie, est une autofiction sous forme de bande dessinée signée par Philippe Girard. En filigrane de son récit en Pologne, le bédéiste pose une question toute simple : « est-ce que vieillir, c’est accepter sereinement de ne plus être intéressant pour les jeunes? »

Par William Pépin, chef de pupitre aux arts

Le bédéiste nous raconte sa résidence d’écriture à Cracovie. Ce qui frappe, c’est l’écart entre les anticipations de l’écrivain pour son séjour et le voyage en lui-même. Les rencontres, les amitiés, la chaleur font place à la solitude, la pluie et le froid du silence. Le voyage devient un prétexte pour tuer le temps, un prétexte pour visiter notre intériorité et les frontières de l’histoire.

« Je lui dis au revoir en réalisant qu’il y a une nationalité qui transcende les frontières : celle de la littérature. »

Malgré l’importance de la religion à Cracovie et les nombreuses allusions au pape Jean-Paul II, le voyage du bédéiste n’a rien de religieux : c’est un pèlerinage historique où nous visitons les traumatismes de la Pologne et les stigmates du passé; Auschwitz, Varsovie, les rues de Cracovie lors de la fête nationale… si le dépaysement n’est pas total, il n’en demeure pas moins que la proposition pousse à la réflexion.

« Le plus dur, ce n’est ni le rejet, ni le silence, ni la solitude forcée. Le plus dur, c’est le sentiment d’être prisonnier d’un labyrinthe sans porte de sortie où l’humain s’est effacé, au nom d’une réalité qui n’a ni queue ni tête. »

À l’image de l’écrivain talentueux dont les mots suffisent à générer leur propre sens, leur signifiant, Philippe Girard réussit à faire en sorte que ses dessins insufflent leur propre symbolique : à mesure que son voyage accumule les déceptions, les environnements qui décorent les cases, dans la minutie et le détail, s’estompent peu à peu pour former des masses de rouge informes. Cet effacement du décor illustre l’égarement du voyageur dans une dégradation qui se passe des mots.

« Je suis forcé de prendre acte du fait que le dépaysement n’est pas uniquement une expérience positive, que la disparité est souvent un motif de mise à l’écart, et qu’aux yeux de l’exclu, les raisons ne sont jamais valables. »

Le starzec, un mois à Cracovie est une ode à la solitude, aux longs silences, à la douce déprime et à la libération d’une déception. Le voyage est amer, mais notre lecture y donne un sens : Girard prouve que, pour grandir (ou vieillir), l’adrénaline est facultative, voire inutile.

Philippe Girard, Nouvelle adresse, Montréal, 2021, 122 pages

© Crédits photo: Front froid et Philippe Girard