Laura Dodsworth a enfin sorti le troisième tome de sa trilogie qui ne devait pas en être une, Womanhood : The Bare Reality. Cent photos de vulves, avec le récit relationnel de chaque femme avec son sexe, constituant la suite de ses opus sur le pénis et sur les seins. Cependant, avant de vous précipiter pour les acheter sur Amazon ‒ ils ne sont malheureusement pas disponibles au Québec ‒, il est important de vous demander : à quel point les organes génitaux ont une qualité esthétique en soi ?

La question n’est pas anodine. C’est un sujet universel dans le temps comme dans l’espace. Nous sommes sans aucun doute à l’époque où l’on nous parle et où l’on nous montre le plus d’organes génitaux. La pornographie se rend dans chacun de nos foyers, le sexto est devenu normal, même pour l’homme le plus riche de la planète − Jeff Bezos si cela peut vous rassurer, pas Warren Buffett −, et Kim Kardashian est fière de nous faire savoir qu’elle se maquille vraiment partout.

Or, qu’en est-il de la beauté ? Il faut toujours se demander ce que John Ruskin se demanderait. Peut-on parler d’un beau visage comme on parle d’un beau gland ou d’une belle vulve ? Ruskin aurait sans doute déjà la réponse, lui qui a renoncé deux fois au mariage après que ses fiancées lui aient montré où il devait s’aventurer, mais il semble nécessaire de dépasser la vision un peu obtuse d’un prude esthète anglais du 18e siècle pour se poser sérieusement la question.

Vous n’y arrivez pas, n’est-ce pas ? Pourtant elle est plus que sérieuse. La labiaplastie est la chirurgie esthétique dont le recours augmente le plus rapidement. Aux États-Unis, c’est une hausse de plus de 40% entre 2015 et 2016. En Grande-Bretagne seulement, plus de 200 femmes d’âge mineur en ont reçu une. Les gynécologues constatent de plus en plus d’inquiétudes de la part de leurs patientes, et ce, de plus en plus jeunes. Tout semble indiquer que les garçons complexent de plus en plus leurs copines sur leur apparence. Et si vous croyez que les hommes sont épargnés, vous n’avez qu’à penser à la quantité d’élargisseurs qui vous sont proposés chaque jour par pourriel. Même le poil est devenu un obstacle monumental au bonheur. En somme, si vous ne voulez pas risquer la honte à votre prochaine tinder date, il est essentiel que tout soit lisse, droit et symétrique

Pourtant, est-ce que cet excès de complexité engendre plus de beauté ?

Sans doute que non. La chirurgie esthétique et les complexes ne sont pas nouveaux, mais le but poursuivi ici semble différent. Si on se fait rajouter de faux muscles, de faux seins ou redresser le nez, c’est dans l’espoir d’être plus beau. Par contre, si on se fait rajouter ou enlever des centimètres entre les jambes, on n’escompte sans doute pas semblable compliment.

De même, quand les artistes aujourd’hui font de l’art ou des performances avec leur vagin, l’objectif est de choquer et non de charmer. La seule exception notoire est sans doute L’Origine du monde de Courbet, mais il faut se rappeler que pour lui le vrai était beau, donc il y a un peu un cercle vicieux dans sa perception critique. De même, le fameux foulard vulve Fendi n’a pas été très populaire.

Pourtant, la représentation des organes génitaux n’est pas rare ni nouvelle. La première blague grivoise de l’humanité consiste sans doute en Baubo, déesse grecque qui, accueillant une Déméter éplorée, retrousse sa robe pour lui montrer sa vulve et la fait rire. Montrer ses fesses à un moment-clé n’est qu’une allitération moderne du même gag. Baubo est d’ailleurs le nom d’un type de figurines que l’on retrouve tout autour du bassin méditerranéen toutes mettant en valeur leur coin surexposé. Les satyres apparaissent eux aussi avec des sexes surdimensionnés, symbolisant leur dépravation. Plus tard, les églises seront couvertes de phallus et de vulves, tout particulièrement avec les Sheela Na Gig, figures rappelant les baubos et servant selon les théories de porte-bonheurs, d’amulettes contre les démons ou d’avertissement contre la luxure. Plus moderne, il y a Egon Schiele, la Hon en Katedral de Niki de Saint Phalle ou encore le Dinner Party de Judy Chicago.

Bien entendu, il ne faut pas oublier le pénis qui est en général beaucoup plus présent.

Pourtant, dans tous ces cas, le sexe ne peut être que symbolisé, ou symbole.
La Hon en Katedral nous fait pénétrer dans un vagin seulement à cause du positionnement de l’entrée, nullement par une ressemblance. De même, les assiettes de Judy Chicago sont subtiles dans leur subjectivité. Pour les satyres et les Sheela Na Gig, la représentation est au contraire crue, mais caricaturale.

Ceci peut vous apparaître comique, mais le symbole qu’est notre sexe n’est pas anecdotique. Par exemple, la réputation des Noirs, encore on ne peut trop présente aujourd’hui, d’être mieux membrés que les blancs vient de la Grèce antique. Si les sculptures chez eux ont toujours un pénis particulièrement petit, c’est parce que c’est une qualité, montrant la probité et le contrôle de ses désirs (Aristophane, Les Nuées), des qualités essentielles dans la cité. Inversement, les Noirs ont été représentés avec des membres surdimensionnés pour leur donner les mêmes défauts que les satyres (Serge Bilé, La légende du sexe surdimensionné des Noirs). Et ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

En continuant avec la Grèce antique, il est intéressant de constater que nous arrivons aujourd’hui à la fin d’une boucle. Les standards de beauté évoluent de siècle en siècle, et dans le monde occidental, le dernier changement majeur date des années 70 avec la percée d’Arnold Schwarzenegger au grand écran. Soudainement, l’homme costaud et raisonnablement velu est remplacé par un corps sculpté, surdimensionné et parfaitement lisse. Encore aujourd’hui, Jason Momoa ou Chris Hemsworth font beaucoup d’efforts – c’est le moins qu’on puisse dire – pour présenter le même type de silhouette.

Mais d’où nous vient l’inspiration de la silhouette parfaite d’Arnold ?

Du culturisme bien entendu. Et quelle est l’origine du culturisme ? Des artistes du cirque tenant à reproduire l’esthétique des statues grecques, et ce aux dépens de la performance en termes de force ou d’endurance. Ce n’est pas pour rien que le plus grand prix de culturisme s’appelle M. Olympia.

Entre une statue de Chris Evans et celle du Diadumène de Polyclète, vous ne verriez pas de grande différence, excepté la taille du pénis. Car sans vouloir spéculer sur l’équipement de Captain America, nous sommes tous d’accord que plus elle sera importante, mieux ce sera pour lui, exactement à l’opposé des Grecs.

Pourquoi cette différence ? Sans doute parce que, malgré l’esthétique commune, l’objectif n’est pas le même. La sculpture grecque reflète une construction cherchant à mettre en valeur l’harmonie de l’homme dans la nature et dans la cité. C’est une exaltation de la vertu et du citoyen comme membre d’un ensemble. Il est parfaitement sculpté parce que l’on tient à montrer la nature dans sa perfection.

Le modèle corporel moderne est quant à lui inversé. C’est une mise en valeur de l’individu, de la performance et de la puissance. De là le gros pénis, signe de pouvoir. Ce n’est pas pour rien que Lyndon Johnson tenait à montrer le sien à tous ses assistants. Notre modèle de beauté en est un qui se base sur l’écrasement des autres à notre profit, non d’une collectivité idéale. La statue grecque symbolisait des dieux parfaits, mais ces dieux se limitaient eux-mêmes. Aujourd’hui, le but est toujours d’atteindre ce statut divin, mais sans s’imposer aucune limite.

Par contre, on remarque encore une fois que le pénis ne devient pas un attrait esthétique, mais reste un symbole. Chris Evans n’est pas plus beau dépendant sa taille, mais il apparaît définitivement comme plus puissant.

Bien entendu, vous pourriez dire que ceci n’est que l’opinion de quelques-uns et que tous les goûts sont dans la nature. Sans doute, mais en général, notre beauté est dans les yeux des autres. Ce n’est pas pour rien que l’enfer s’y trouve aussi. On ne devient pas anorexique en se regardant dans un miroir.

Mais le plus intéressant est que la question que s’est fait demander Laura Dodsworth par presque chaque participant n’était pas « suis-je belle ? », mais bien « suis-je normal ? ».

La normalité est sans doute le nouveau beau. Celui apparaissant accessible à tous. Nous acceptons facilement que nous ne sommes pas un Héraclès, mais vivons beaucoup plus mal de ne pas avoir le corps de l’homme ou la femme normale. Est-il trop recourbé comparé aux autres ? Mes lèvres sont-elles plus longues que celles des autres femmes ? Les gens se rasent le pubis au cuir ou en taille 2 ?

Ici, nous pourrions partir sur une longue analyse de l’empirisme collectif, de l’objectivité standardisée propre à la culture scientifique moderne, ou du tabou s’étendant sur tout ce qui est en lien à la sexualité, mais ce serait hors propos. Le but ici était de déterminer si nos organes génitaux étaient laids. La réponse semble claire. Il faut donc voir quelles conclusions nous pouvons en tirer.

De plus en plus d’initiatives sont faites pour promouvoir la différence. Seulement au Québec, le 3sex a développé une banque de photos pour montrer la diversité de l’apparence des sexes. De même, le Festivulve présente un vulva booth dans le même but. Or, souvent, le message accompagnant de telles initiatives est d’enfin comprendre que nous sommes tous beaux entre les jambes, quoi qui y pende (ou pas). C’est un beau message, mais c’en est un qui semble un peu facile et niais.

Même la tige et le coin les mieux proportionnés de la section adulte du web ne reste toujours qu’un camouflage et ne mérite pas le qualitatif de beau. En réalité, c’est l’organe qui viendra toujours briser l’idéal physique moderne. Nous devons être propres, lisses, sans odeur, sans texture. Notre corps se doit d’être éthéré, idéalisé, parfaitement contrôlé. Or, nous avons cet organe qui, quoi qu’on fasse, aura toujours une odeur, une repousse de poil, par lequel nous urinons, avons des règles, des infections. Rien ne nous ramène plus à notre nature matérielle que notre sexe.

Et ceci n’est pas une mauvaise chose. Egon Schiele a sans doute peint les plus grandes œuvres sur le désir de toute l’histoire, car il n’a pas eu peur d’y mêler toute la violence et la laideur qui s’y trouvait. Laura Dodsworth a expliqué que son travail l’avait forcée à reconsidérer sa relation face à sa féminité et des aspects difficiles de celle-ci. Plutôt que d’essayer de se le cacher ou de se convaincre de sa beauté, quasiment contre nature dans les deux cas, il est temps que nous acceptions sa laideur, car la laideur n’est pas un défaut en soi, mais une couche supplémentaire de profondeur.