Qu’est-ce qu’exister si l’on se place en marge du flot aveugle de ses contemporains? Si notre vie ne peut se réduire à cocher des étapes sur un formulaire? Peut-on refuser d’entrer dans le rang?

Frédérick Bertrand

C’est en quelque sorte les questions qui s’imposent aux personnages du premier recueil de nouvelles de Renaud Jean, Retraite. Ce titre, qui est aussi celui de l’une des neuf nouvelles du recueil, est le mot clé qui relie à travers ses diverses significations les courts récits. Si d’une part un certain Jean-Pierre prend réellement sa retraite et y découvre le néant de son existence, les autres protagonistes quant à eux se retirent de leur vie comme lassés d’affronter en vain le quotidien.

L’écriture sobre, parfois hachée, insuffle aux nouvelles un savant mélange d’angoisse et de lucidité. Renaud Jean avec l’économie propre au genre, met le doigt sur la blessure existentielle contemporaine et l’y enfonce. Une part de cette mise à nue de la vacuité de la vie moderne est faite à travers des récits d’un réalisme saisissant qui font la part belle à l’introspection. Les personnages prennent conscience de son malaise et se questionnent sur la valeur, la pertinence de leurs choix et de ceux de la société. Certains retrouvent l’essentiel, qui semble être pour la plupart de leurs contemporains, de simples détails. D’autres font face avec dégoût à la part sombre et inavouable de leur personnalité. Tantôt l’un se revoit, enfant, à travers une vieille cassette vidéo : il se découvre cruel et inconscient. Ailleurs un couple perdu se fuit, s’évite, pour ne pas voir en face leur incapacité à communiquer. Ces prises de conscience ne sont pas sans conséquence : le gouffre sur lequel ils avaient cru construire leur vie les laisse dans le désarroi le plus profond. Renaud Jean voit et vise juste dans ce nouveau mal-être, dont les causes et les implications sont résolument ancrées dans le présent. Cette douleur d’exister, c’est celle d’aujourd’hui, faite de ces obligations, convenances et tics sociaux.

Dans Retraite, l’auteur va plus loin encore : entre deux tranches de vie réalistes s’insère une fable, parfois à la limite de la science-fiction, et qui permet un développement plus large, jusqu’à l’extrapolation ou à la symbolisation du mal-être. Les personnages de ces récits étranges s’incarnent dans des fonctions uniques dont ils sont incapables de se défaire. La libération, le changement d’état ne sont, la plupart du temps, pas même envisageables. Ils se refusent simplement le droit d’être. Ces nouvelles-ci éclairent celles-là et jettent une lueur troublante sur le réel tel que nous l’envisageons.

Au final, avec une économie de mots et une cruelle efficacité, qui n’est pas sans rappeler celle de Raymond Carver, Renaud Jean offre aux lecteurs de ces nouvelles-instants le portrait d’une société perdue, engluée dans l’insatisfaction et le doute. Si tout n’est pas parfait — on peut déplorer qu’un ou deux récits soient plus maladroits — en aucun cas ce défaut n’éclipse le plaisir global de lecture ni les vérités existentielles qui en ressortent. Pointant les malaises d’aujourd’hui, Retraite ne saurait laisser indifférent.