L’artiste transdisciplinaire et professeure Julie Faubert présentait, jeudi dernier, le constat actuel de recherches entamées dès 2013 sur la question de l’investissement des espaces communs par le sonore. Cette présentation, issue du programme de conférences L’Art et l’écrit, aborde le sujet par le biais de différents projets antécédents de l’artiste, qui mêlent l’écrit, la parole et, surtout, l’écoute de façon symbiotique. 

Dans une idée de progressivité, l’artiste aborde la question du sonore dans l’espace public à travers six projets s’étalant dans les sept dernières années.

Les Mots, datant de 2010, est l’amorce de la réflexion de l’artiste sur la question du lieu commun, des espaces accessibles à tous. Portant un fort intérêt à la langue et à son caractère tout aussi courant, Faubert nous partage sa recherche sur l’apparition et la disparition de mots du dictionnaire au cours du 20e siècle : inévitablement politique, le projet porte un regard sur les expériences conjointement perdues avec ces mots, de même que sur les phénomènes apparus avec l’époque. 

Inscrits dans les rues du quartier montréalais des Faubourgs, ces mots deviennent donc jeux d’associations critiques. 

Entre le réel et le fictif 

Suivant cette première expérience avec le lieu commun, Faubert présente son projet Espace No. 1, en 2013, qu’elle désigne comme étant la première de ses situations sonores. Dans un rapport documentaire, elle enregistre la galerie dans l’idée de créer un espace sonore – mélangeant réalité et fiction. Présenté dans la galerie Clarke, à Montréal, le lieu devient donc habité malgré l’absence, devient ce qu’il pourrait être. Première expérimentation, donc, d’une remise en doute de notre conception des sons d’un espace donné. 

Suit Je ne raconte pas d’histoires, en 2014, qui combine cette fois trois situations sonores en un seul et même lieu. Un intérêt grandissant par rapport à la confusion créée entre ce qui est réel et ce qui ne l’est pas, « ce qui est qu’on n’entend pas, ce qui n’est pas qu’on entend », anime l’artiste. Cette analyse du vrai et du faux amène le spectateur à prendre pleinement conscience de sa présence dans le lieu, et le pousse à réaligner ses perceptions. 

L’idée d’une écoute partagée entre plusieurs a été amenée dans le cadre d’un projet réalisé dans une ancienne imprimerie artisanale, au Portugal, où Faubert a établi une continuité avec le projet précédent, créant trois situations d’écoute simultanées qui combinaient réalité et fiction. L’importante différence, par contre, a été le rôle que l’autre jouait dans cette écoute, et qui sera ramenée dans le projet suivant : Pièces sonores in Situ à la Grande Bibliothèque, en 2016. 

Écouter ensemble 

Ce projet intègre cette fois les situations sonores dans un lieu grandement fréquenté, voire habituel pour certains. Faubert explique que ses sept différents postes d’écoute ont été disposés de façon à exploiter les spécificités des différents espaces de façon à doucement mêler l’activité habituelle avec de nouveaux bruits fictifs, moins plausibles au coeur d’une bibliothèque – amenant de nouveau le spectateur à activement participer à l’écoute –, cette fois en tête à tête avec autrui. Chaque individu écoute différents sons, de façon différente. 

Elle aborde son tout dernier projet, continuité de la question du écouter ensemble, dans une direction autre, qu’elle qualifie de « plus solitaire ». Réaction à la rapidité d’exécution du gouvernement à retirer tout élément public relié à Claude Jutra, La Table est une invitation à venir discuter du sujet autour d’un repas, au parc Ethel Stark (anciennement le parc Claude-Jutra). Enregistrée, cette conversation sera rediffusée un mois et demi plus tard, alors que la table est de nouveau installée dans le cadre d’une nouvelle discussion – cette fois mêlant habitants du quartier et figurants du premier rassemblement. 

Les idées de la première conversation viennent donc se mêler, se transposer à la seconde – une réflexion sur notre expérience de la place publique. 

Période de questions 

L’artiste a la chance d’approfondir certains des concepts abordés durant sa présentation lors d’une courte période de questions ; lorsqu’interrogée par rapport à la composition de son travail, Faubert mentionne que l’idée de narrativité, de succession d’événements est importante, et que la dimension physique amenée par ses situations sonores est majeure. 

Elle termine en répondant à un commentaire soulignant le caractère cinématographique de son travail à la Grande bibliothèque : l’idée de retrait engendré par les écouteurs amène distance et pudeur, de même qu’une oscillation entre le retour à la réalité et la fiction. Les sons physiques frappent, ancrent l’expérience dans le réel, alors que le fictif ouvre la sensibilité du participant. 

 Julie Faubert investit donc le lieu commun dans une perspective de remise en question de nos perceptions, complexifiant la lecture d’espaces usuels, banals. L’écoute devient intime malgré le caractère public de l’expérience, et tient chacun en suspens – dans un état réflectif inévitable.