Jérôme Borromée n’est pas ce que Jérôme Borromée pensait qu’il était, ou même aurait été dans un futur plus ou moins rapproché. Pas de succès, pas de trône satiné ou de public en émoi. Jérôme est un trentenaire looser, « Un Pierre Lambert qui passe ses fins de semaine soûl devant sa télé, à regarder jouer au hockey ceux qui ont réussi à se tailler une place. Peu importe l’issue du match, c’est toujours Lambert en loques sur son divan, qui est le grand perdant. » Bien sûr, Jérôme, lui, a tout de même un job de permanent au gouvernement, une maison en banlieue, une belle auto, une blonde adorable et un enfant en route, mais la seule caméra qui s’intéresse à tout cela est celle de « Canal vie » et sûrement pas celle de Denys Arcand. Y a-t-il un prix aux « Gémeaux » pour le plus beau bébé? Non. Alors à quoi bon?

Pourtant, Jérôme était bien parti. Il savait dominer les faibles, les mettre à sa botte − ou à sa queue −, il savait mordre ceux qui étaient trop à égal et lécher ceux qui étaient plus forts. Mais Jérôme a manqué sa shot. Il n’était pas là lorsqu’il aurait dû l’être, le bon moment n’était pas venu et, de toute façon, son frère lui a tout volé, ses amis l’ont retenu et personne n’a jamais su reconnaître son incommensurable talent de scénariste. Pauvre Jérôme. Jérôme, pauvre de toi. Toi qui as nourri ton autosatisfaction plus que tout, il ne te reste finalement plus que cet ego pour te narrer ta vie, désincarnée. Il ne te reste plus que toi-même pour t’attendre.

Ce premier roman de Guillaume Bourque saisit l’essentiel de ce monstre qu’a déposé le productivisme en nous. Cet état d’autodestruction qui nous rattrape en un frémissement de dégoût lorsqu’un collègue obtient Ton poste de rêve, lorsqu’un copain de classe reçoit Ta bourse d’excellence, ou plus simplement lorsque Ton père pose un regard admiratif de trop sur les épaules de Ton grand frère, Ton idole, Ton pire ennemi. Toutes ces appartenances virtuelles qui finissent par dicter notre conduite, notre humeur, nos goûts, ou même notre orientation sexuelle, dans la direction tant désirée de cette vie hollywoodienne toute tapissée d’un rouge bouillant de jalousie et de honte.

C’est précisément avec cette voix, cet écho d’une jeunesse trop ambitieuse et précipitée, qu’est narrée, avec autant de finesse que de cruauté, la chute du toujours trop jeune Jérôme Borromée. Une narration impersonnelle et cinglante, mais épurée et joueuse, qui saura dérider les plus expérimentés et faire frémir les jeunes écrivains pleins d’ambitions et d’avidité. Un petit chef-d’œuvre en son genre, ce Jérôme.

Arnaud Ruelens-Lepoutre