Maganées : neuf nouvelles d’autrices sur la fatigue – Québec Amérique

« Mus par la nostalgie sans doute, nous nous persuadons que le monde dans lequel grandiront nos enfants ressemblera à celui que nous avons connu. Je n’imaginais pas Agathe cellulaire à la main, faisant défiler les statuts de ses innombrables amis Facebook. Je la voyais, la vois toujours, courant, riant, avec ce frère que je ne lui donnerai pas. Elle ouvre les bras, enjambe un ruisseau. Le vent la rejoint. Son enfance est pareille à la mienne, la solitude et la tristesse en moins. »

 

Dominique Fortier – Révolutions (deuxième édition) – Éditions Alto
« Je caresse le rêve obscur et rétrograde de vivre à une époque où l’impressionnisme tenait lieu de science, où les barbus fiévreux élaboraient des théories tarabiscotées et arbitraires sur les humeurs, l’origine des séismes ou la musique des sphères. Cette érudition de brocante ne guérissait pas le cancer mais faisait régner comme une joie poétique. 

Fussé-je un barbu fiévreux, je dresserais une carte du vivant où se cousineraient serpents et tentacules, éponges et morilles, ainsi que (naturellement) oursins et châtaignes. Ça ne nous dirait pas grand-chose sur l’un ou sur l’autre, mais ça ferait rêver. »

 Judith Lussier – Annulé(e), réflexions sur la cancel culture – Les Éditions Cardinal


« Ériger la cancel culture en objet de panique morale et désigner les wokes comme boucs émissaires est très utile. Cela permet de rejeter assez facilement les idées progressistes qui dérangent. Néanmoins, cet exercice tourne les coins ronds sur plusieurs nuances, déforme en grande partie la réalité et, surtout, néglige de considérer les dynamiques de pouvoir en jeu. 

On attribue aux wokes des pouvoirs que ces personnes n’ont pas. À lire les gens qui les critiquent, on croirait que ces disciplines de la justice sociale détiendraient
personnellement le pouvoir de défaire des réputations, de renvoyer d’honnêtes travailleurs, d’annuler des spectacles, de réécrire l’histoire et – qui sait? – pire encore ! Dans les faits, la séquence des événements se déroule rarement de cette façon. Le plus souvent, les personnes marginalisées dénonçant des situations qui les préoccupent passent inaperçues. Leurs cris restent sans réponse dans le bruit incessant des réseaux sociaux, et lorsqu’elles parviennent enfin à attirer l’attention sur un problème, elles ont peu d’incidence sur sa prise en charge. »

Catherine Perrin – L’âge des accidents – Les Éditions XYZ
« Jasmine ne voit pas l’été passer. Toujours dans un tunnel, elle enrage chaque fois qu’elle entend le mot résilience sortir d’une bouche bienveillante. Une histoire de résilience est toujours rassurante pour la personne qui la raconte. L’âme bienveillante, souhaitant repousser l’idée de la souffrance durable, néglige cependant un constat fâcheux : on raconte l’histoire de résilience seulement quand on tient sa fin heureuse en mains, alors que son début est souvent insaisissable. »