À moins d’un mois du temps des fêtes, l’ambiance festive qui s’installe tranquillement n’est pas sans rappeler les effluves des grands festins, de la tourtière de grand-maman, du pain-sandwich de ma tante, et des desserts de ma mère. Au final, la bonne bouffe du temps des fêtes nous est aussi chère parce qu’elle est synonyme de bons moments en famille, d’anecdotes cocasses, et de rituels culinaires intergénérationnels. En grande féministe que je suis, je n’ai pu faire autrement que de me questionner quant au rapport que nous, les femmes, entretenons à la cuisine et aux livres de recettes. J’ai donc cherché à savoir comment ils pouvaient se poser comme vecteur d’émancipation et de transmission du savoir entre femmes. Afin de mieux cerner le problème, la doctorante à l’Université Laval sur l’histoire des femmes et de l’alimentation Florence Gagnon-Brouillet et la professeure titulaire du département d’information et de communication de l’Université Laval et chercheuse au centre NUTRISS-INAF Manon Niquette ont généreusement partagé leurs connaissances avec moi à ce sujet, soulevant le caractère complexe et multidimensionnel de la cuisine et de cet objet-livre longtemps boudé par les littéraires et certaines branches du féminisme. Cap sur les enjeux du savoir-faire culinaire au féminin.

Par Frédérik Dompierre-Beaulieu, journaliste multimédia

Considérant l’historique du rôle de la femme au sein de l’espace ménager, la cuisine et le livre de recettes s’inscrivent-ils encore aujourd’hui dans un rapport de domination genré? Selon Pierre Bourdieu, l’examen de la domination masculine passe par une compréhension des mécanismes qui la reproduisent au sein des diverses institutions, notamment la famille. Il soulève aussi le fait que certains schèmes, malgré l’abolition de contraintes externes, sont intériorisés par les dominés, qui voient alors leur position et leurs habitudes comme allant de soi, masquant ainsi les mécanismes insidieux du rapport de domination. Plus spécifiquement, l’historique du livre de recettes sous-tend une répartition genrée et inégale des tâches ménagères, et malgré les nombreux mouvements d’émancipation et de libération et une diminution de l’écart entre ces inégalités, il plus que probable que malgré cette impression de « libre choix », ces rapports de domination ne soient pas totalement déconstruits.

Pour sa part, Florence Gagnon-Brouillet souligne que « la cuisine et les livres de recettes s’inscrivent toujours dans ce rapport de domination. En effet, et c’est le constat de plusieurs chercheuses comme l’ancienne professeure Heather Brook du “Department of Women’s Studies’’ de l’Université de Flinders en Australie, certaines normes genrées sont tellement intériorisées, donc inconscientes, qu’elles distordent l’héritage des luttes féministes. Encore aujourd’hui, beaucoup de livres de recettes s’adressent ‘‘aux mamans’’ et les magazines destinés à un lectorat féminin accordent une importance grandissante à l’alimentation. Un moyen de contraindre les femmes à réinvestir le foyer à la suite de la révolution sexuelle des années 1960-1970 ? Il ne faut pas voir le mal partout, mais il est peut-être prudent de conserver cette pensée dans un coin de notre esprit. Vous abordez la question de la répartition inégale des tâches sous l’angle de l’alimentation et vous marquez un point. L’alimentation apparaît comme un outil de domination efficace dans la mesure où il est chronophage et omniprésent : jongler avec des variables telles que les prescriptions alimentaires des autorités (médecins, nutritionnistes), les conditions économiques et les préférences gustatives de chacun est un art, et si les injonctions à ‘‘faire les choses soi-même’’ (les conserves, le pain, les pousses végétales) se multiplient (une réaction aux effets de l’industrialisation), le temps lui, ne se divise pas. Pour comprendre comment l’alimentation se présente comme un angle de recherche privilégié pour concevoir les rapports d’inégalités, je ne peux que conseiller aux lecteurs et aux lectrices de lire l’article ‘‘Alimentation, arme du genre’’, publié en 2015. » Elle soulève néanmoins une nuance particulièrement importante et plus que nécessaire lorsque l’on aborde ce type de question : « Le rapport des femmes à l’alimentation est toutefois complexe et il serait plutôt réducteur de considérer la cuisine (aussi bien le lieu que la pratique), comme étant strictement un outil de subordination. » Une réflexion qui n’est pas sans rappeler les enjeux de charge mentale, de plus en plus présents et questionnés dans la sphère publique, comme quoi il reste encore bien du chemin à faire.

De son côté, Manon Niquette rappelle elle aussi la complexité du livre de cuisine et de son rapport aux femmes. Elle reste très critique quant à l’angle bourdieusien, car selon elle, il faut faire attention à ne pas seulement considérer les femmes comme prises et confinées dans cette position de dominées, les réduisant à la passivité : « Je serais plutôt portée à essayer de m’ouvrir et de comprendre l’expérience des femmes. C’est sûr que certains comportements participent à intérioriser des normes dominantes, mais de tout voir par cette lentille, moi en tant que chercheuse, je me retrouve à répéter un autre schème qui me pose comme une autorité en recherche, comme si je comprenais mieux leur expérience qu’elles. C’est comme si je leur disais qu’elles sont aliénées par la domination, et que ce qu’elles font, ce n’est que de la reproduction. Donc ce n’est pas quelque chose avec laquelle je suis très à l’aise quand il est question de parler de l’expérience de femmes et de quelque chose d’aussi intime que le livre de recettes. Maintenant, je pense que oui, c’est aujourd’hui encore beaucoup de femmes qui consomment le livre de cuisine. C’est un objet paradoxal, parce qu’il est l’objet de beaucoup de mépris, notamment dans le milieu littéraire. En même temps, il est très aimé et valorisé par la population, parce que son positionnement fait en sorte qu’il amène autre chose que juste des recettes. »

Peut-on dire que les rapports de domination genrés sont aussi intrinsèquement liés aux rapports de domination entre classes?
Dans son mémoire de maîtrise Comme un roman : Regards sur la littérarité de trois ouvrages classiques de la cuisine ménagère, Marie-Christine Corbeil revient sur la « prédominance de la cuisine de l’élite », puisque « le savoir constitué au départ de la cuisine écrite n’est pas celui de la cuisine domestique populaire, mais celui de la cuisine du pouvoir » au sein des élites (Corbeil, 2018). Même chose pour la cuisine dite professionnelle, dont les hommes prennent les rênes : « La tradition écrite témoigne d’une division genrée de la cuisine, professionnelle, masculine et relevant de la sphère publique d’une part, domestique, féminine et relevant de la sphère privée d’autre part » (Corbeil, 2018). Inversement, certaines des premières publications domestiques écrites par des femmes aux États-Unis dès le début du 19e siècle font partie d’une « production de livres bilingues pour faciliter la communication entre les ménagères et leurs domestiques » (Corbeil, 2018). Question de sororité, d’entraide et de compassion entre femmes? Considérant la situation sociale à cette époque aux États-Unis, ce partage semble davantage tirer ses sources d’une relation de pouvoir entre patronne, en position de dominante, et employée, en position de dominée. 

Florence Gagnon-Brouillet, de son côté, trace un portrait de ce rapport entre cuisine et classes au sein même de la culture québécoise, tout rappelant l’évolution pour le mieux de ces rapports au fil du temps. Elle avance que « la cuisine au Québec était jusqu’à très récemment valorisée lorsqu’elle était française et oui, je le concède, associée à une forme d’élitisme. Mais depuis les années 1970, avec le développement du tourisme et le désir d’émancipation du Québec, on voit apparaître des livres de recettes typiquement québécois qui reconnaissent les spécificités agricoles et culinaires du territoire, de même que l’héritage féminin. Je pense entre autres à Daniel Vézina, véritable figure de proue de la cuisine québécoise, qui offre une recette de Shortcake aux fraises, un dessert simple et accessible à l’ensemble des budgets. À ce propos, la réédition en 2018 du livre La Cuisine raisonnée pour son 100e anniversaire est un hommage aux  ‘‘mères et aux grands-mères’’, comme le souligne la quatrième de couverture. Quoi qu’il en soit, la cuisine québécoise tend à se décomplexer, au même titre que la définition du mot gastronomie, longtemps associée à l’élite et donc, à l’inaccessibilité. »

Quant à elle, Manon Niquette met en garde contre les généralisations trop hâtives : « C’est certain qu’il faut faire attention à ne pas partir d’un cas précis pour en faire une généralité sur l’inévitable intersection entre rapport de classes et de genres. Disons par contre que cette intersection peut effectivement se rencontrer dans les livres. C’est un fait que la cuisine gastronomique, de restaurants chers, de chefs et des livres de cuisine qui les accompagnent sont l’affaire principalement des hommes, alors que les recettes pratiques, domestiques et pour la famille sont principalement rédigées par des femmes. L’étiquette Ricardo peut sembler faire exception à la règle, mais Ricardo c’est une entreprise, une équipe, donc c’est différent. C’est une image d’homme pour transmettre des recettes familiales. Aujourd’hui, plusieurs hommes sont dans ce créneau familial. Règle générale, de manière un peu simplifiante, les livres gastronomiques qui correspondent à la cuisine des classes plus aisées sont en effet plus rédigés par des hommes. » Ainsi, malgré le fait que les hommes se prêtent de plus en plus à la cuisine domestique, il n’en reste pas moins que c’est pour le faire de manière professionnelle, et donc, en dehors de l’espace qu’est celui de la famille et du privé. 

On répète souvent que le privé est politique. En quoi cela s’applique-t-il au livre de recettes? Ces derniers ont-ils réellement besoin de passer dans la sphère publique, par l’intermédiaire de publications officielles, pour que ceux-ci aient un impact sur la société, le patrimoine culturel et les pratiques culinaires?
Concernant le passage de la sphère privée à la sphère publique comme vecteur de reconnaissances et d’impacts concrets, Florence Gagnon-Brouillet, encore une fois, met en lumière une nuance essentielle, comme quoi cette migration ne peut à elle seule être porteuse de changements. Cette dernière « n’adhère absolument pas à l’école de pensée voulant que la reconnaissance du patrimoine doive obligatoirement passer par une forme d’institutionnalisation. Ayant travaillé sur les processus de patrimonialisation alimentaire lors de mon passage à la maîtrise, j’ai remarqué que le patrimoine vit et se transmet seulement s’il fait sens pour une population. Si un livre de recettes fait l’objet d’une publication officielle, comme vous le dites, mais que le contenu ne fait aucun sens pour le lectorat, le livre tombera dans l’oubli et n’aura pas d’impact réel. En revanche, les recettes transmises au sein d’une famille sont susceptibles de perdurer beaucoup plus longtemps dans la mesure où elles sont investies d’une charge émotionnelle et symbolique très puissante. » 

L’importance de la cuisine en général n’est pas à négliger, alors que certaines approches sociologiques mentionnées dans l’article La cuisine raisonnée comme espace de représentations sociales québécoises tendent à la considérer comme un fait social total. « La cuisine n’y est pas qu’une construction sociale, un effet de la société, mais aussi un fait social qui agit sur le monde et contribue à le structurer. » (Bégin, 2014) Effectivement, Manon Niquette marque cette importance : « Dans le livre Eat My Words: Reading Women’s Lives Through the Cookbooks They Wrote, écrit par Janet Theophano, il est question de femmes qui ont écrit des livres de cuisine. L’autrice mentionne, dans un certain chapitre, les femmes qui créent et construisent des livres de recettes pour former des communautés. Elle y mentionne aussi l’écriture de livres de recettes pour faire du financement afin de soutenir certaines causes, pour faire connaître la communauté en question. Cela peut être une manière de s’engager politiquement. On parle aussi de la cuisine à des fins identitaires. Beaucoup de femmes de communautés migrantes ont rédigé ces livres à la fois pour faire connaître leur culture par leur cuisine, mais aussi afin de trouver comment cuisiner des mets du pays d’origine avec des ingrédients du pays d’accueil, en le partageant avec les autres femmes de leur communauté. On peut y voir une façon de préserver l’identité du pays d’origine, parce que la cuisine est souvent le bastion de résistance contre l’assimilation. La dernière chose que l’on va transformer, c’est nos habitudes alimentaires. Il y a un besoin de cultiver ces habitudes. La cuisine a donc, même dans la sphère privée, cette capacité d’impact autour d’elle. On le voit beaucoup lorsque l’on visite des grandes villes, du Canada ou des États-Unis, par exemple, qui sont constituées en grande partie de communautés migrantes de plusieurs générations. Souvent, il y a de petits musées concernant leur Histoire. Ces musées, ayant leur société historique, ont souvent ces habitudes de cuisines communautaires retranscrites sous forme de livres de recettes. Je pense que ça peut être politique, puisque ça donne lieu à une affirmation très forte de l’identité, c’est un moyen pour résister. »

Inversement, comment le livre de recettes peut-il être représentatif de la réalité sociale et de l’évolution de ses mœurs, ses traditions et ses valeurs?
Pour Florence Gagnon-Brouillet, « les livres de recettes reflètent un contexte historique que l’on peut arriver à décortiquer en portant une attention particulière aux recettes en elles-mêmes, aux ingrédients (leur nature, les quantités) et aux conseils prodigués. Dans le mode de préparation d’une recette, par exemple, on saura quels sont les outils et les techniques culinaires privilégiés. Ces éléments peuvent être révélateurs des avancées technologiques comme l’apparition du réfrigérateur et du micro-ondes, des découvertes scientifiques comme les études sur les vitamines ou encore de l’évolution de la commercialisation de nouveaux produits tels que le Jell-O. Entre la Première et la Deuxième Guerre mondiale, par exemple, nombreux sont les livres de recettes à encourager le rationnement de denrées et l’achat local pour redresser l’économie du pays et participer à l’effort de guerre, en plus de proscrire la plupart des ingrédients ‘‘exotiques’’ accessibles depuis la première phase d’industrialisation. L’apparition de recettes locales, moins sucrées ou dites ‘‘économiques’’ lève donc le voile sur les conditions économiques et les valeurs de l’époque, très orientées vers le patriotisme. »

Manon Niquette, qui se positionne elle aussi en ce sens, ajoute que « le travail de beaucoup d’historiennes, c’est de montrer comment le livre de recettes est un outil privilégié d’observation d’une société, surtout du point de vue des femmes. C’est très difficile de faire l’histoire des femmes, parce qu’on a voulu les effacer des écrits, de l’Histoire. Les historiennes qui s’intéressent aux livres de recettes y voient une bonne porte d’entrée. Aussi, beaucoup cherchent à trouver des livres qu’on peut acheter dans les marchés aux puces, en raison des annotations qui s’y trouvent. Les femmes annotaient beaucoup leurs livres, changeaient et adaptaient les recettes, y mettaient des coupures de presse sur l’actualité concernant des événements qui les avaient marquées. Souvent, dans les livres de recettes, il y avait des pages réservées à la prise de notes. Ce sont des traces écrites de l’expérience des femmes et du rôle médiateur des recettes en question. Il y a aussi un livre très intéressant, Baking in Biography : A Life Story in Recipes de Diane Tye, et qui relève de ce qu’on appelle l’autoethnographie. À l’époque, les femmes faisaient aussi des recueils de fiches de recettes. Plutôt que d’avoir un livre déjà construit, elles transcrivaient des recettes prises dans des livres de cuisine, qui leur venaient d’amis, de sœurs, de voisines, etc. L’autrice, à partir des fiches de recettes de sa mère, a reconstitué l’histoire sociale des femmes, pour voir ce qu’elle pouvait tirer de ces fiches. »

C’est d’ailleurs l’un des aspects soulevés par l’autrice Kim Thúy, dans son ouvrage paru en 2017, Le secret des Vietnamiennes, œuvre dans laquelle elle rend hommage à la cuisine de son pays d’origine, mais aussi à toutes les femmes qui ont su transmettre généreusement ce savoir culinaire. Dans son article Le secret des Vietnamiennes de Kim Thúy. Le goût de la transmission, Emeline Pierre se penche sur cette œuvre et le discours que l’autrice y porte afin de mieux comprendre l’histoire que portent les recettes dans leur rapport à la société dans laquelle elles ont évolué. Selon Pierre, le livre de recettes « invite au dépaysement, à un voyage culinaire dans le temps et dans l’espace », et se pose comme un espace où « les femmes assurent non seulement la transmission d’un savoir-faire ancestral, mais qu’elles deviennent aussi les dépositaires de la mémoire familiale et nationale », puisqu’au-delà de la transmission du savoir-faire culinaire, elles couchent sur papier leur vécu et leur patrimoine culturel (Emeline, 2019). Ainsi, le livre de recettes permet de faire « revivre le passé tout en abolissant les frontières spatio-temporelles » (Emeline, 2019). On pense notamment à l’exemple du chà bông, « un plat devenu emblématique au Vietnam et au sein de sa diaspora puisqu’il rappelle une période où la disette menaçait la population. ‘‘Durant les années où les hommes étaient emprisonnés dans les camps de rééducation, les femmes leur apportaient cette viande séchée qui se garde pendant des mois. Il suffisait d’une pincée pour avoir l’impression d’avoir mangé, en raison du goût salé de la sauce de poisson. Sinon, ils se contentaient de sauterelles, de fourmis et de leur ration d’une arachide par jour. […] Aujourd’hui, j’ajoute du chà bông aux bols de riz chaud parfumé d’une noisette de beurre. Ou je garnis un morceau de baguette au beurre avec cette poudre de viande et, instantanément, une histoire jaillit comme un conte arrivant d’un pays lointain.’’ Ce mets, quoique revisité avec l’ajout du beurre, tend à octroyer aux femmes une place essentielle au sein de l’histoire nationale du Vietnam; en nourrissant les hommes, elles luttent contre la mort. Résistant à un système oppressif par la nourriture, les femmes ont tenté d’insuffler de la vie et de l’amour. Plus qu’un simple aliment, le chà bông porte les stigmates de l’histoire du Vietnam » (Emeline, 2019). On comprend donc que la cuisine et le livre de recettes racontent et se posent comme témoins d’un contexte sociohistorique précis. Ils convoquent des référents, des symboliques et des imaginaires particuliers et spécifiques, mobilisant patrimoine culturel et s’imposant comme devoir de mémoire. 

Comment cette transmission de savoir-faire relève-t-elle de la filiation et de la collaboration familiale?
Selon Florence Gagnon-Brouillet, « si on accorde une importance aussi grande à la préservation et à la transmission des pratiques culinaires familiales, c’est probablement parce que la cuisine comporte un volet affectif particulier. Elle fait appel à plusieurs sens (le goût, le toucher, l’odorat, la vue et même l’ouïe), eux-mêmes très efficaces pour déclencher les processus de réminiscences du passé. Ainsi, la transmission des savoirs culinaires permet de préserver l’héritage familial et l’acte de reproduire ce savoir devient une porte d’accès à la mémoire, une manière de reconnecter avec ses origines (sa famille) et son identité. Nous associons encore beaucoup la cuisine à la famille, une image issue d’un passé proche (qui n’est d’ailleurs pas encore passé) où les femmes assuraient le rôle de gardiennes du foyer et de la tradition. »

Les propos de Manon Niquette, sans le mentionner explicitement, rappellent énormément cette notion de sororité entre femmes, en plus de celle du mentorat : « Il y a une volonté de tisser des liens dans une communauté par l’échange de recettes, dans l’instant présent, même dans la famille étendue, et de génération en génération. Il y a eu toute une époque aussi où la transmission se faisait encore à l’oral, où on accompagnait et on montrait comment faire, avec l’investissement du corps. Maintenant, on est de plus en plus coupées de cette possibilité-là, comme l’écriture a pris la place de la transmission orale, tout comme la notion de mesure qui s’est éventuellement ajoutée. Avant, on y allait à l’œil, à l’instinct. Surtout, on n’avait pas de four qui permettait une température exacte. Ainsi, il fallait être avec la personne pour voir la consistance voulue, pour pouvoir sentir la chaleur désirée. Maintenant, tout est mesuré, et ça a changé le rapport à l’écrit, et particulièrement notre rapport à l’oral, même si aujourd’hui, les vidéos de cuisine permettent une certaine proximité physique. Ainsi, la cuisine répond au besoin de regarder quelqu’un faire. Cela va vraiment au-delà de la recette écrite. Il y a aussi le fait que les savoirs en nutrition ont changé, et cela a occasionné une rupture dans cette transmission des savoirs culinaires. En effet, aujourd’hui, on ne peut plus manger comme on mangeait à l’époque, très gras ou sucré. Certaines recettes plus vieilles peuvent paraître moins intéressantes à la lumière de ces nouvelles connaissances en nutrition, ce qui influence ce rapport à la transmission. »

Est-ce possible, que la cuisine et le livre de recettes se posent comme vecteur d’émancipation des femmes et de lieu de pouvoir d’action au féminin?
Encore une fois, Florence Gagnon-Brouillet rappelle que « le rapport des femmes à l’alimentation est très complexe et il faut considérer que la cuisine puisse aussi être un levier de l’émancipation féminine. Des livres de recettes bannissant des contenus intitulés ‘‘recettes pour une soirée de filles’’, qui alimentent les conceptions genrées voulant que les femmes préfèrent et devraient manger des salades et des mets légers et raffinés sont un bon début. Dans la même lancée, nous devons reconnaître que nous avons la chance de vivre à une époque où les dénonciations des troubles alimentaires et les plaidoyers pour l’acceptation de la diversité des corps féminins sont de plus en plus représentés dans les discours médiatiques. Par conséquent, les auteurs et les autrices de livres de recettes résistant à la tentation de proposer des régimes amaigrissants ou beautés (souvent très restrictifs) et axant leurs discours sur l’hédonisme, permettent une réappropriation des plaisirs en affaiblissant ces rapports de domination souvent exprimés sous le couvert de la culpabilité alimentaire. Ma thèse de doctorat porte d’ailleurs sur ces questions qui selon moi, sont essentielles à la compréhension de ces profondes inégalités. »

Manon enchaîne avec le fait « qu’il y a beaucoup d’écrits qui ont été produits sur le livre de recettes dans une perspective féministe, où on le voit aussi comme un instrument d’émancipation, mais c’est certain qu’il faut le remettre dans son contexte de l’époque. Toutefois, ils ont été une porte d’entrée à la littératie des femmes, une porte d’entrée dans la production littéraire, une porte d’entrée dans l’échange, la contribution et le maintien d’une communauté. Les femmes pouvaient produire les livres de recettes à l’intérieur de leur communauté pour s’échanger leurs recettes, créer leurs propres recueils en vue de le transmettre aux générations futures. Le livre de recettes a aussi été une porte d’entrée dans le journalisme et les médias, qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Ce fut une porte d’entrée pour beaucoup de femmes dans les salles de rédaction et de presse. Et puis, des organisations comme celles du Cercle des fermières, par ce genre de moyens, permettent de renforcer les liens entre les femmes. Alors je pense qu’on peut voir le livre de recettes sous différents angles. Cette complexité reste présente aujourd’hui. En fait, on parle plus de livre de cuisine que de livre de recettes, car il fut une époque où le livre de recettes était vraiment un recueil purement prescriptif et éducatif pour les femmes, même à l’université. Les premiers programmes où on a admis des femmes étaient ceux qu’on appelait home economics. Il y avait beaucoup d’art culinaire dans ces programmes, qui sont devenus des programmes de sciences de la consommation aujourd’hui. On y retrouvait aussi des femmes de sciences, notamment certaines qui étaient chimistes de formation. On voit le rapport entre science et cuisine, ce n’est pas juste une question de ménagère. Aujourd’hui, ce qui est étonnant, c’est que le livre de cuisine occupe une place de choix parmi les meilleurs vendeurs. Même que cette année, il y a aussi le jardinage qui apparaît dans le top 50. Il faut penser au fait que là-dedans, il y a tout le courant de l’autonomie alimentaire qui entre en jeu. Avec la pandémie, les gens y ont été beaucoup sensibilisés. Il y a eu une vague de montée d’intérêt pour l’agriculture urbaine. Comme avec la cuisine, le jardinage, normalement, on associe ça aux femmes, mais les personnes qui s’y intéressent, pour plusieurs, s’inscrivent dans une mouvance sociale progressiste. » Malgré les ambivalences et les contraintes patriarcales, la cuisine et le livre de recettes semblent ainsi réellement se poser comme levier d’affirmation identitaire chez les femmes, tant dans la sphère privée qu’en termes de patrimoine culturel et national. En effet, des organisations féminines comme le Cercle des fermières du Québec, par le moyen de la cuisine collective et la formation de sororités et d’instances d’autogestion, se posent comme une porte d’entrée à la réappropriation de la cuisine par les femmes, à la réappropriation de leur corps et de leur vie, à un décentrement des pouvoirs et à une redéfinition des rapports de domination. Comme quoi la réappropriation de ces moyens ne se fait pas sans luttes et obstacles, mais n’est pas non plus sans résultats, pour le moins libérateurs.