« ICI Y’A MON SANG DANS CHAQUE PARCELLE DE TERRE » : critique d’Avant l’heure mauve

Du 19 septembre au 7 octobre, le Périscope présente une production du Théâtre À pleins poumons avec la pièce Avant l’heure mauve, «  huis clos haletant inspiré des codes du western » et se posant comme un espace sororal (ou pas) où se jouent et se questionnent la colère, la révolte et l’agentivité au féminin. Retour sur cette première première de la saison. 

Par Frédérik Dompierre-Beaulieu (elle), cheffe de pupitre aux arts, et Camille Sainson, journaliste multiplateforme

Texte : Maude Bégin-Robitaille | Mise en scène : Marie-Hélène Lalande | Collaboration à la mise en scène : Sophie Thibeault |Assistance à la mise en scène : Sonia Montminy | Distribution : Catherine Côté, Marie-Hélène Lalande, Odile Gagné-Roy, Érika Gagnon, Nicolas Létourneau, Sophie Dion, Angélique Patterson

Déjà, en entrant dans la salle, nous étions invité.es dans cet univers qu’est celui du western, et ce, par les décors rendus visibles et s’imposant à nos regards curieux, attentifs, enjoués et à la limite impatients. Point fort d’ailleurs qu’est celui de la mise en scène de Marie-Hélène Lalande dans son ensemble. Au-delà de ces décors impressionnants incorporant poutres et palettes de bois, toiles, terre, grains et foin, les costumes (nous ne sommes pas historiennes, mais quand même) et la maximisation de l’utilisation des accessoires représentent tous des éléments, qui, lorsqu’assemblés, parviennent rapidement à instaurer une ambiance, à mettre en place un ton et à mieux nous immerger. Outre une fin un peu abrupte pouvant, il faut bien l’admettre (question de rodage ou maladresse ?), créer une forme de confusion quant au point final de l’histoire, l’habillage sonore nous enveloppe : on entend, au loin, la menace des bandits, les beuglements de vache et, entre les scènes, des interludes musicaux dignes des productions hollywoodiennes. On pointe les armes à feu, on les craint, on les apprivoise ; les seaux et les bassines sont remplis d’eau, les comédiennes se lavent réellement du sang sur leurs mains, prennent leurs torchons et soignent les blessé.es; le métal retentit dans toute la salle quand on le lance à bout de bras. Chapeau à la distribution, par ailleurs, qui a su s’approprier l’histoire, les personnages, les lieux en leur insufflant de leur énergie et leurs singularités en s’y (aban)donnant corps et âme.

Si on tente à la fois de reprendre certains codes du western – que dire, en ce sens, du « générique » au tout début nous montrant tour à tour les six femmes, bien campées et intenses ! – et de varier la formule en proposant, par exemple, des moments réflexifs et introspectifs hors scène, hors du temps, d’autres éléments semblent, quant à eux, superflus ou non nécessaires. Pensons notamment aux néons suspendus, détonnant d’une part par leur couleur froide et leur modernité surplombant la grange tamisée, et d’autre part, par leur arrivée soudaine que très tardivement dans la pièce. Autre détail : on nous avait prévenu.es, avant toute chose, de la présence de coups de feu. Néanmoins, il semble que l’avertissement ait créé des attentes qui, malheureusement, n’ont pas nécessairement été atteintes : les détonations auraient peut-être mérité d’être plus franches et marquées, semblant parfois se fondre avec un bruit de tonnerre nettement moins frappant. Même chose du côté des face-à-face et de la violence. De manière générale, les scènes ne manquent pas. La tension est palpable, on s’inscrit dans une monstration totale et on ne fait pas dans la retenue. À d’autres moments, pourtant, on cherche à la voiler, mais pas totalement. Pour s’assurer de réussir le pari, dans ce contexte, autant y aller à fond pour tout, ou pour rien, sans censure et sans demi-mesure.

Le texte original de Maude Bégin-Robitaille nous ramène à une époque où les femmes n’avaient pas pour habitude d’avoir leur mot à dire. Et pourtant, sur cette scène qui laisse le huis clos prendre toute son ampleur, nos personnages libèrent leur parole. Elles disposent d’une nuit pour changer leurs destins, une nuit pour envisager la mort d’un homme, une nuit enfin pour se retrouver face à leur propre monstruosité. Si les thèmes abordés replacent la pièce dans une dynamique moderne et face à des préoccupations contemporaines, la multiplication des retournements de situations affaiblit le propos initial. Sans dévoiler le dénouement, la deuxième partie tend à s’essouffler puisqu’elle use constamment des mêmes ressorts de narration. Nous avons finalement le sentiment que l’histoire piétine alors qu’elle pourrait creuser plus profondément son sujet phare qu’est l’émancipation. Émancipation du patriarcat, de l’autorité familiale, des conventions et des mœurs de l’époque qui font de la femme un pantin muet dans un monde d’homme. Pourtant, nos six figures féminines tournent toutes autour d’un seul et même centre de gravité ; le général. Parviendront-elles à s’unir pour s’opposer à son dictat ? Réponse avant l’heure mauve.