D’un peu moins de 2 milliards d’êtres humains en 1920, nous sommes passés à presque 8 milliards en 2022, du premier avion à l’homme sur la lune en l’espace de 56 ans et des premiers ordinateurs personnels 8-bits aux téléphones portables 5G 50 ans plus tard. Un monde plus peuplé, plus technologique, plus complexe prend forme. Le domaine scientifique n’échappe pas à cette tendance : de nouvelles disciplines apparaissent et se spécialisent. Nous ne sommes plus médecins, nous sommes désormais cardiologues ou pneumologues, nous ne sommes plus naturalistes ni mêmes géologues, mais paléontologues ou pétrologues. 

Par Ludovic Dufour, Chef de pupitre science et société

Bien que l’on se souvienne de Galilée principalement pour ses observations en astronomie, il était également mathématicien, inventeur, physicien et philosophe. Ses travaux se penchent sur les étoiles, les lunes et les planètes, mais aussi sur la conception de la lunette d’observation, le mouvement des objets, les pendules, les aimants, pour ne nommer que ces sujets. Un de ses héritiers contemporains, Stephen Hawking, se contente quant à lui de l’astronomie et de la physique, ses observations concernant principalement la gravité, les trous noirs et la cosmologie. Pourquoi n’aborder que ces disciplines ? Peut-être parce que nos connaissances sont telles qu’il devient difficile de maîtriser plusieurs domaines à la fois?

Plus les connaissances du genre humain s’agrandissent, plus il devient complexe d’en maîtriser la matière. Les questions de chaque champ d’étude deviennent également plus complexes, poussant les chercheur.euse à allonger leurs parcours académiques pour réellement comprendre une discipline. Ainsi, les généralistes scientifiques n’existent plus, iels ont disparu au profit d’une approche spécialisée de la science (Understanding Science).

Simultanément, de nombreux enjeux nécessitent des réponses plurielles, qui ne peuvent être fournies par une seule branche de recherche. La crise climatique ne peut être résolue que par des climatologues, par exemple. Iels nous permettent assurément de comprendre l’évolution du climat, ses causes et ses conséquences, mais leurs angles de recherche, à eux seuls, ne permettent pas de formuler un portrait exhaustif global de la situation, ni de présenter toutes les solutions envisageables. Il faudra alors des médecins pour comprendre les conséquences de la pollution sur la santé, des urbanistes pour imaginer des villes moins polluantes, des ingénieur.es pour concevoir des alternatives vertes bref, il faut inclure plusieurs domaines alors même que les scientifiques deviennent plus que jamais spécialisé.es. Pour y remédier, certaines études tentent donc l’approche interdisciplinaire.

L’idée est bien simple : réunir des expert.es de différents milieux au sein de recherches communes, le plus souvent dans le but de répondre à des problématiques modernes précises auquel un seul champ ne peut présenter de réponses complètement satisfaisantes. L’un des précurseurs de cette approche, Theodore Brown disait que «[l]es problèmes qui nous défient aujourd’hui, ceux qui valent vraiment la peine de s’y attarder, sont complexes, demandent des équipements sophistiqués et des outils intellectuels, ils ne se résolvent pas à une approche étroite [traduction libre].» (Brown dans Ledford, 2015). De plus, les chercheur.euses estiment que des études communes entre sciences naturelles et sociales sont plus susceptibles d’être entendues par les décideur.euses politiques (prud’homme, 2015).

Si aujourd’hui l’idée prend de l’ampleur et apparaît dans de nombreuses universités, elle n’a pas toujours été très populaire. En 1983, Brown, alors vice-chancelier à la recherche de l’université d’Illinois, imagine la création d’un institut défiant les modèles standards d’isolation des départements. Il propose au contraire d’encourager le partage des savoirs et le travail commun en recherche dans le but de répondre aux problématiques modernes. Plusieurs de ses collègues s’opposent à l’idée, arguant que le travail en commun ne mène qu’à des discussions et pertes de temps inutiles, craignant que leurs subventions de recherches ne disparaissent dans ces nouveaux projets ou critiquant l’approche interdisciplinaire. Plusieurs entretiennent même la mentalité que l’interdisciplinarité est une approche prisée par celleux qui ne parviennent pas à se distinguer dans leur propre domaine (Ledford, 2015).

Ces oppositions sont encore présentes aujourd’hui. En 1998, les problèmes étaient similaires pour Richard Zare, qui souhaitait aider au lancement de l’institut interdisciplinaire Bio-X. Bien que possédant déjà une solide réputation, il s’inquiétait d’aller à l’encontre de son département qui voulait le garder parmi son équipe de chercheur.euses. Il note encore aujourd’hui que la pression des institutions est encore plus importante pour de jeunes professeur.es (Ledford, 2015). 

Des études suggèrent également que les recherches interdisciplinaires ont plus de difficulté à recevoir du financement. En examinant les 18 476 propositions d’études faites en l’espace de 5 ans au conseil australien de la recherche, on constate que plus une étude relie des domaines différents, aux approches éloignées, moins elle court la chance de recevoir une subvention de la part du conseil (Bromham, 2016). Les membres des jurys soumettent les propositions d’études aux standards de leur discipline, même pour celles qui, par leur nature, rassemblent plusieurs domaines. Si les jurys ne modifient pas leurs attentes en considérant la nature interdisciplinaire des recherches, ils risquent davantage de les refuser (Daniel, 2022).

De même, la tendance des institutions à réfléchir strictement par domaine favorise les recherches traditionnelles et l’isolement des champs d’études. La plupart des journaux de recherche et des conférences ne concernent qu’une seule matière. Les chercheur.euses tendent également à n’interagir qu’avec les autres professionnel.les de leur discipline. Pareillement, la majorité des citations d’une publication renvoie à des travaux du même domaine (Daniel, 2022). Par conséquent, les options de publication, les espaces d’échange avec des collègues ou même les possibilités de recevoir des distinctions pour leur travail sont limités pour les chercheur.euses interdisciplinaires.  Bien que certains journaux interdisciplinaires existent, ils sont généralement moins réputés et certain.es scientifiques remettent en doute la qualité de leurs publications (Ledford, 2015). Certain.es chercheur.euses prenant part active au travail interdisciplinaire éprouvent même des difficultés à former leur identité professionnelle et à s’intégrer à des communautés professionnelles (Daniel, 2022). 

D’un autre côté, on identifie des complications au sein même des équipes de recherches. D’abord, les chercheur.euses collaborant avec d’autres expert.es de domaines variés rencontrent des embûches de communication. Le jargon scientifique change d’un milieu à l’autre et plusieurs notent la définition divergente des termes comme étant un obstacle à la collaboration. De plus, on remarque aussi que les cadres théoriques et méthodologiques peuvent différer entre les domaines, ce qui force les scientifiques à réévaluer leurs approches (Daniel, 2022).

La collaboration entre sciences naturelles et sociales se relève particulièrement problématique. Les premières, souvent considérées comme plus rigoureuses et en plus haute estime chez les spécialistes, prennent le dessus sur les secondes. Certain.es scientifiques rapportent que les spécialistes des sciences naturelles peuvent être amené.es à considérer le travail de leurs collègues plus facile. D’autres remarquent que les sciences sociales sont parfois ajoutées à un projet pour cocher une case, pour donner l’impression que les implications de l’étude sont plus grandes qu’elles ne le sont réellement, sans avoir la volonté d’inclure significativement le regard de la discipline dans le projet. Parfois, on inclut même les spécialistes des sciences sociales bien après que le projet ait pris forme. Ce débalancement crée des frustrations chez les chercheur.euses et peut grandement affecter la cohésion de l’équipe (Ledford, 2015, Viseu, 2015). 

Malgré ces embûches, les recherches interdisciplinaires gagnent du terrain. Depuis les années 80, les travaux de recherche citent davantage d’ouvrages hors de leur discipline. Le nombre de recherches mentionnant l’interdisciplinarité a également augmenté, avec un pic clair dans les années 2010 (Van Noorden, 2015). Cependant, les divisions départementales restent puissantes. Nancy Anderson, co-présidente de la commission responsable du rapport Facilitating Interdisciplinary Research du US National Academies, indique que dix ans après le rapport, la majorité des universités n’ont pas apporté de changement significatif à leurs approches : « Les divisions départementales restent en place – et au pouvoir – dans la plupart des institutions (…) Ça a été une immense déception [traduction libre] » (Anderson, dans Ledford, 2015).

En résumé, maîtriser plusieurs domaines d’études est aujourd’hui une tâche titanesque alors même que nos problématiques modernes se complexifient et demandent des réponses multidimensionnelles. Plusieurs expert.es recommandent une approche interdisciplinaire afin d’apporter des solutions plus complètes. Toutefois, malgré certains progrès, nos institutions tardent à mettre en place des mesures adéquates pour soutenir ces études qui comprennent intrinsèquement de nombreux défis, notamment au niveau de la cohésion des équipes. C’est indéniable que le monde académique et scientifique doit s’adapter à cette nouvelle réalité, et rapidement. Si la communauté scientifique ne développe pas les outils nécessaires pour résoudre les problématiques urgentes d’aujourd’hui, qui d’autre pourra le faire? 

Références

Bromham, L., Dinnage, R. & Hua, X. (2016) Interdisciplinary research has consistently lower funding success. Nature Vol. 534, P. 684–687. https://doi.org/10.1038/nature18315

Daniel, K. L., McConnell, M., Schuchardt, A., & Peffer, M. E. (2022). Challenges facing interdisciplinary researchers: Findings from a professional development workshop. PloS one, Vol 17. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0267234 

Ledford, H. (2015). How to solve the world’s biggest problems. Nature, Vol 525, P.308–311 https://doi.org/10.1038/525308a 

Prud’homme, J. & Gingras, Y. (2015). Les collaborations interdisciplinaires : raisons et obstacles. Actes de la recherche en sciences sociales, vol 210, P. 40-49. https://doi.org/10.3917/arss.210.0040

Understanding science. Modern science: What’s changing? University of California Museum of Paleontology. 

https://undsci.berkeley.edu/modern-science-whats-changing/#:~:text=Specialization%20and%20collaboration&text=Because%20of%20this%2C%20modern%20scientists,of%20Darwin’s%20study%20at%20left

Viseu, A. (2015). Integration of social science into research is crucial. Nature, Vol 525, P.291 https://doi.org/10.1038/525291aVan Noorden, R. (2015) Interdisciplinary research by the numbers. Nature, Vol 525, P. 306–307. https://doi.org/10.1038/525306a