Qu’on veuille se l’avouer ou non, la beauté occupe une place centrale dans la société. Du marketing d’entreprise au show-business, jusqu’aux relations interpersonnelles, la beauté affecte notre perception des choses et influence nos prises de décisions. C’est peu dire, beaucoup attribuent même la victoire politique de Justin Trudeau à sa beauté et son charisme plus qu’à ses compétences ! Une telle affirmation est un peu réductrice, mais elle illustre bien mon propos ici : la beauté, c’est (malheureusement) très important.

Au secondaire, on essayait de nous faire accroire le contraire ; que dans la vie, c’était la beauté intérieure l’essentiel et que la beauté physique n’était que superficielle. C’était une belle tentative pour nous donner confiance en nous-mêmes et pour s’affranchir de l’emprise que la beauté avait sur nous, mais en vain. Je doute que qui que ce soit ait vraiment cru à ce message, bien qu’il soit rempli de bonnes intentions. Qui n’a jamais constaté, à son profit ou à ses dépens, que le succès était un corollaire de la beauté ? Surtout à cette époque charnière de l’école secondaire, où il semble que tout s’articule autour de ce concept pourtant si vague et intangible ; alors que seulement quelques années auparavant, l’idée même de beauté existait à peine dans nos esprits. Que s’est-il donc passé pour que notre identité au complet se définisse autour de notre beauté ?

Instinctivement, je répondrais la télévision – les films, les émissions, les publicités. Avec le recul des années et un minimum d’analyse critique de son contenu, je constate qu’elle peut avoir une réelle vocation de guide moral. Par la télé, on peut apprendre presque tout sur la vie en société. Ce qu’est l’amitié, le sens des responsabilités, le bien et le mal et surtout, le beau et le laid. Elle établit le standard, la norme sur la beauté, et puisque nous sommes tous (ou presque) exposés au même contenu, nous développons tous la même norme. Étant jeunes (et encore), nous nous créons des modèles à suivre dans les personnages que nous montrent les films et les séries. Nous souhaitons tous ressembler aux héros, mais à quoi ressemblent-ils, ces héros ? Pas à nous, dans la majorité des cas, car dans la majorité des cas, ils adhèrent à un standard de beauté très restrictif qui ne représente que très peu de gens en réalité.

Mais la question se pose : est-ce que c’est la télé qui crée la norme, ou est-ce que la norme est déjà établie et la télé ne fait que la suivre ? Car la norme existait bien avant l’apparition de la télé et depuis son apparition, la norme a beaucoup changé. Il suffit de regarder des films ou de vieilles publicités des années 30 ou 40 pour le constater soi-même. Poignées d’amour ou « thigh gap » ; petits seins, gros seins, pointus ou ronds ; poils au torse ou tout rasé, petits pecs ou gros pecs; teint clair ou teint basané, bref, je vous laisse continuer… Les normes changent et il serait réducteur de dire que c’est la télé qui y est pour tout. De toutes époques et de toutes cultures (généralisation à part), les sociétés ont imposé des normes strictes de beauté qui ont amené les gens à modifier leur corps d’une quelconque façon, qu’il s’agisse d’un code vestimentaire, de tatouages, de perçages, de colorations ou littéralement de transformations corporelles. Dans les sociétés modernes et laïques, on transforme nos corps pour adhérer aux normes de beauté (stéroïdes pour des gros muscles, chirurgies plastiques pour des gros seins, entraînements intensifs et diètes abracadabrantes pour maigrir) ; ailleurs, on le fait par l’exigence d’un culte ou une religion. À mon sens, aucune raison n’est plus ou moins valable que l’autre.

La seule constante, c’est la force de la culture, comme fait social total, construite au fil du temps pour en arriver à se cristalliser en de véritables institutions. Dans son ouvrage intitulé Beautés imaginaires, l’anthropologue Pierre-Joseph Laurent analyse le rôle qu’a joué la beauté au sein de différentes sociétés à travers le temps et quels ont été les approches développées pour atténuer les inégalités qu’elle peut causer. Y survient une impasse dans son analyse : d’une part, la stabilité qu’apporte une régulation de la beauté s’accompagne nécessairement par des formes de restrictions de la liberté du choix (le plus souvent au détriment des femmes). Les traditions du mariage, qu’elles soient monogames ou polygames, matrilinéaires ou patrilinéaires, finissent toutes par imposer un code de conduite restreignant la liberté. D’autre part, là où les alliances se font librement, sans autres contraintes que les préférences personnelles, s’installent de l’insécurité et de l’instabilité dans les relations sociales, où la beauté impose un règne d’inégalités tout aussi puissant que celui imposé par certaines traditions. On a malheureusement vu comment certains accusent la société et ses standards trop stricts de beauté pour expliquer leur exclusion sociale, et jusqu’où ce sentiment d’exclusion peut les mener…

Comment sortir alors de cette impasse ? Je ne pense pas qu’un retour aux vieilles traditions contraignantes soit une bonne idée. Personnellement, je crois aux vertus de la liberté en général et si on veut vivre selon des traditions, on devrait être libre de les choisir. À mon sens, l’emprise tyrannique qu’exerce la beauté dans nos sociétés n’est qu’un problème de valeur. Tant qu’on décide de lui accorder de l’importance, son règne perdurera. Tout comme l’argent au fond, qui a de la valeur seulement par convention. Si assez de gens font le choix de ne plus se préoccuper des normes de beauté, peut-être finiront-elles par disparaître.

Ceci dit, la beauté, en elle-même, est là pour rester. Je pense qu’il y a quelque chose de profondément sain dans la beauté. Elle nous a toujours attirés et continuera de le faire. Elle nous fait du bien partout où on la trouve et on la cherche partout : dans l’art, dans la nature, dans l’architecture et bien sûr, chez soi et chez les autres. Mais elle ne serait pas problématique si on la prenait comme elle doit être : subjective. La beauté sans norme ne ferait de mal à personne ; si chacun restait honnête avec soi-même dans ses goûts, sans se soucier qu’ils soient partagés par les autres, nous mettrions rapidement fin au règne de la beauté.