Alors que les climatologues tirent sur la sonnette d’alarme avec tant d’acharnement, que leurs mains en saignent et que la cloche en fait un tintamarre assourdissant, le monde politique fait preuve d’un calme digne des plus grands stoïciens, tout en maintenant le cap vers la crise. Quand l’on débat de la manière d’améliorer les infrastructures de transport de Québec, le ministre de l’Environnement lui-même déclare qu’aucune étude environnementale ne pourra empêcher la construction d’un troisième lien. Pourquoi alors faire ces études et ces recherches si ellessemblent si souvent tomber dans les oreilles de sourds ? Le politique semble si souvent prêt à mettre les faits de côté pour maintenir son agenda que l’on en est à se demander à quoi bon s’entêter dans les démarches scientifiques. Trois professeurs de l’Université Laval nous donnent leur point de vue sur la relation entre science et politiqueafin d’éclairer le phénomène, mais les avis divergent.

Par Ludovic Dufour, chef de pupitre société

Pour Patrick Provost, professeur titulaire au département de microbiologie-infectiologie et immunologie, la réponse est sim- ple. Les gouvernements n’écoutentsimplement pas la science, sauf quand celle-ci soutient leur position. Pire, elle est souvent utilisée pour se justifier, c’est-à-dire que plutôt que de prendre lesdécisions en se basant d’abord sur un consensus scientifique, on prend les éléments scientifiques qui conviennent pour légitimer les décisions.

Le professeur précise que les domaines scientifiques ayant des influences économiques positives ont plus de chance d’être pris en compte par les politicien.ne.s et, au contraire, celles ayant des effets néfastes seront ignorées et même sous-financées. Il explique cette tendance par l’influence démesurée qu’ont les différentslobbies sur les gouvernements. Il mentionne en exemple le cas de la hausse des normes du nickel dans l’air qui « oublie complètement la population de Limoilou » au profit d’intérêts économiques.

Jean Dubé, professeur agrégé à l’École supérieure d’amé- nagement du territoire et de développement régional, mentionne également cette tendance du politique àutiliser la science pour se justifier plutôt que de commencer par consulter les scienti- fiques. Cependant, il perçoit que les sciences sociales sont da- vantagetouchées que les sciences pures. Alors que ces dernières sont auréolées d’un certain prestige et sont mieux

reçues par les politicien.e.s, les sciences sociales sont à son avis trop souvent considérées comme de simples opinions alors que leur démarche n’est pas moins scientifique. Il accuse la polarisation des débats comme responsable de cette dévalorisa- tion de l’expertise.

Il mentionne aussi que le politique a l’avantage d’avoir une tribu- ne directe avec la population. Il est beaucoup plus difficile de s’informer des avancées et des positions des scientifiques que des derniers débats politiques. Monsieur Dubé croit que c’est une avenue à explorer pour que la science soit davantage présente dans le débat public. La vulgarisation n’est pas très valorisée par le milieu académique, « mais c’est d’une importance capitale. Probablement qu’on ne prend pas assez cetteplace-là», ajoute-t-il. Donc, si le.la scientifique veut être écouté.e, iel doit également se tailler une place.

Le professeur titulaire au département de science politique, Jean- Frédéric Morin, a cependant un point de vue plus nuancé que ses deux collègues. En effet, il s’oppose au modèle linéaire de la relation entre scientifiques et politicien.nes qui voudrait que les premier.ère.s soient des parangons de larationalité, affranchi.e.s de toute influence externe, dispensant la vérité et les second.e.s étant supposé.e.s écouter ces vérités, et dans le cas où iels ne le feraient pas, iels seraient dans la faute. Ce modèle « est un peu une caricature qui doit être nuancée et complexifiée à plusieurs égards ».

D’abord, monsieur Morin rappelle que la plupart des scientifiques ne s’adressent pas aux politicien.ne.s et que leurs études ne leur sont pas destinées. Ces recherches n’engendrent pas directe- ment de bénéfices qui intéressent les gouvernements ou le domaine privé. Pourtant, ces recherches « sont indispensables à des avancées pratiques » qui viendront plus tard. Les expert.e.s communiquent leur savoir et leurs découvertes à d’autres scientifiques.

Ensuite, il mentionne que la science est avant tout une démarche, pas un distributeur de vérité. Cette démarche qui « fonctionne un petit peu à tatillon, unpetit peu à l’aveugle » comprend aussi des incertitudes et des débats. Dans ce contexte, il est facile pour le monde politique d’aller chercher les élémentsscientifiques qui lui conviennent le plus pour justifier ses positions. De plus, contrairement à ce que l’on peut croire, la science ne dépolarise pasautomatiquement un débat. Par exemple, une étude sur les débats du Congrès américain concernant les pluies acides concluait que « les membres duCongrès interprétaient chacune de ces interventions en fonction de leurs préférences prédéterminées. La moindre nuance exprimée par un scientifique était amplifiée par les membres du Congrès pour étayer leur point de vue » (Morin et Orsini, 2015).

Monsieur Morin explique également que cette tendance à retenir les arguments scientifiques se conformant à notre position ne se retrouve pas seulement chez les politiciens, mais aussi dans la population. En fait, les personnes ayant une bonne culture scientifique, contrairement à ce que l’onpourrait croire, ne sont pas celles qui adoptent le plus le consensus scientifique. Les études montrent plutôt que ces individus sont les plus polarisés et auront aussi tendance à ne retenir que les informations qui soutiennent leur point de vue.

La science n’est pas non plus sans biais, nous rappelle le profes- seur. Bien que ceux-ci soient difficiles à discerner, ils sont bien présents, car les scientifiques sont aussi des produits de leur société et les valeurs qui y sont véhiculées les influencent. En fait, on peut prouver ce phénomène en observant que les origines desscientifiques ont une incidence sur leur manière de hiérarchiser et de définir les problèmes environnementaux (Pavé et coll., 1998). En fait, on retrouve même uncertain jeu de puis- sance à l’échelle internationale, car les pays occidentaux produisent plus de recherche, ce qui étouffe les autres opinions scientifiques. « Lesdiscours et les pratiques scientifiques dominants ne sont pas plus universels qu’ils ne sont politiquement neutres », écrit monsieur Morin. « Certaines perspectives, géné-ralement celles des acteurs les plus faibles, sont systématiquement marginalisées ou ignorées », ajoute-t-il (Morin et Orsini, 2015).

Pour lui, la science doit écouter le politique tout comme le politique doit écouter la science. Sans parler de manipulation, les recherches scientifiques doivent tout de même être encadrées par certaines normes. Or, ces normes ne peuvent être déter- minées par la démarche scientifique et c’est plutôt le monde politique qui a ce rôle. « En somme, la science est tout aussi imprégnée de politique que la politique de science. L’une structure et détermineles possibilités d’action de l’autre » (Morin et Orsini, 2015). En ce sens, il ne souhaite pas nécessairement que la science ait un plus grand rôle ou une plus grandeinfluence sur la sphère politique, mais que les dialogues entre les deux soient plus nombreux. Il souligne également qu’une meilleure compréhension de la science par la population pourrait aider à dépolariser les débats.

Ce point est retenu par monsieur Dubé qui affirme que la pola- risation nuit aux débats, mais il croit également que le politique a déjà une influence suffisante sur le scientifique qui, pour sa part, influence moins le politique. Pour pallier ce manque, il suggère que les scientifiques prennent plus de place dans le domaine public et qu’iels fassent des efforts afin d’être plus entendu.e.s par la population.

De son côté, monsieur Provost constate avec méfiance les rap- prochements entre science et politique en craignant que les lobbies ne viennent également influencerles recherches. Il préfère plutôt que des organismes scientifiques indépendants conseillent le gouvernement et que ces décisions soient basées sur les dernières études. Il encourage également à ce que les politicien.ne.s commu-niquent davantage la nature scientifique de leur décision afin qu’elles soient mieuxcomprises par la population.

Alors que je souhaitais clarifier un débat, présenter des solutions et, je dois l’avouer, trouver un autre prétexte pour fustiger les politicien.ne.s, je crois quece petit exposé ne fait rien de tout cela. D’un côté, on critique la manipulation de la science par le gouvernement et l’économie capitaliste, d’un autre on accuse la polarisation et le manque de sérieux accordé aux sciences humaines, et finalement on dit de se défaire de notre vue linéaire de la relation entrescience et politique et d’encourager la collaboration des deux. Comme quoi les choses sont souvent plus complexes qu’elles peuvent paraitre, et c’est peut-être ce qu’il faut retenir de ces quelques pages : les problèmes et leurs solutions ne sont jamais vraiment si simples.

Références
J.Morin & A. Orsini (2015). Chapitre 1. Science, politiques et science politique. Dans : , J. Morin & A. Orsini (Dir), Politique internationale de l’environnement (pp. 27-48). Paris: Presses de Sciences Po.

Pave, J. Courtet, C. et Volatier, J. (1998) Environnement : Comment la communauté scientifique voit les problèmes, Courrier de l’environnement de l’INRA,(pp. 109-114). Paris: Institut national de la recherche agronomique.