Entre deux spectacles du festival Printemps de Bourges, en France, l’auteur-compositeur-interprète folk (et aussi chanteur de plusieurs groupes punk-rock, rappeur, auteur de livres jeunesses et finalement professeur de français), Noé Talbot s’est entretenu avec Impact Campus à propos de ses plus récents projets. Un occasion rêvée pour discuter du territoire et d’anecdotes de tournée avec un artiste qui sillonne les routes de la province vers des bars miteux depuis 12 ans.

Impact Campus : Tu as lancé ton deuxième album solo « Laisser le poste ouvert » il y a maintenant près d’un an. Je sais que tu as enregistré dernièrement avec Fortune Cookie Club, ton groupe punk, et que tu as les deux mains dans ton album rap. Qu’est-ce qui s’en vient pour toi dans les prochains mois ?

Noé Talbot : J’ai une tournée qui s’en vient fin-mai début-juin en France et en Belgique. Sinon, j’ai plusieurs shows qui s’en viennent cet été, je vais pour la première fois dans le coin de Chapais et de Chibougamau, je n’étais jamais allé. J’avais failli m’y rendre une fois mais on avait eu un gros accident de van. On commence aussi à chercher un éditeur pour un livre pour un enfant que j’ai fait avec Marie(-Pierre Bouchard, MPBArtwork). Sinon, je fais aussi un projet avec Doum (Dominique Pelletier) de Caravane. Je voulais faire un deuxième album de reprises punks traduites en français mais ça ne me tentait pas d’en faire un deuxième pareil que le premier. Je me suis mis avec lui pour faire ça. J’ai aussi mon album de rap, c’est ce qui me prend le plus de temps vraiment en ce moment. On approche de la fin, on est dans les derniers miles. L’affaire, c’est que j’hésite à réenregistrer toutes les voix dans un meilleur studio, puisque ça devient de plus en plus cool et on se dit que ça vaudrait peut-être plus la peine de mieux l’enregistrer, que ce soit plus hot encore.

I.C. : Depuis un peu plus de 10 ans, tu sillonnes le Québec dans ton auto avec ta guit sèche ou dans une vieille van avec quelques autres punks. Shows de fin de semaine à l’autre bout du monde, tournée de deux semaines avec des bands de l’extérieur… quelles sont tes meilleures histoires de route ?

N.T. : Qui se raconte ou qui ne se raconte pas ?

I.C. : Qui se raconte dans un magazine étudiant…

N.T. : On a fait un show à Peterborough pendant notre tournée avec le groupe Useless ID. On a couché chez un gars nowhere après le show et pendant la nuit, le gars s’est levé et s’est mis à licher et embrasser les pieds du chanteur pendant la nuit. On a crissé notre camp à cinq heures du matin en grosse panique. C’est pas mal dans le top anecdotes… quand même spécial ce qui est arrivé.

I.C. : Et la pire ?

N.T. : Écoute, les pires ce sont les fois où on a dû dormir dans la van l’hiver, genre quand il faisait -10 degrés. Il y a aussi une fois avec Old School Politics [NDLR : ancien groupe punk de Noé], on a pris un guitariste pour remplacer lors du tournée en France et on s’est rendu compte que c’était un narcotique-anonyme et un alcoolique-anonyme qui venait de recommencer à boire et à consommer, au moment où nous sommes arrivés en Europe. Il a été tough à gérer. C’est clairement une des pires… tout en étant l’une des meilleures parce que c’était notre première tournée en Europe.

I.C. : Tu as aussi fait de la tournée en Europe. Quelle est la principale différence entre tourner au Québec et en France ?

N.T. : Deux choses. D’abord, un plus grand bassin de gens, ce qui fait qu’il y a plus de dates possibles à faire, c’est plus facile de booker des petits spectacles et que les gens viennent. Il y a comme plus de petites villes avec des gens moins blasés de voir des spectacles, donc il y a toujours une bonne ambiance sauf quand tu joues à Paris ou dans les grosses villes. Aussi, ce qui est cool, en Europe, c’est les conditions d’accueil. Ici [en France au moment de l’entrevue], on a toujours au minimum un endroit où coucher, de l’alcool et quelque chose à manger. C’est vraiment le minimum que tu vas avoir partout. C’est vraiment le truc qui est cool par rapport au Québec qu’on ne pense pas, mais qu’au final, ça fait une criss de différence sur une tournée d’une vingtaine de dates.

I.C. : La route et le territoire sont des thématiques qui reviennent souvent dans tes textes, pourquoi ?

N.T. : C’est en faisant de la tournée que j’ai vraiment trouvé personnellement mon identité québécoise. Je ne pense pas que je me considérais tant que ça Québécois ni que j’avais un attachement particulier pour l’endroit d’où je venais avant de vraiment commencer à faire de la tournée puis aller ailleurs et me rendre compte que j’étais bien chez nous. Il y a aussi Gaston Miron, forcément, qui m’a aidé à aimer l’endroit d’où je viens. Je dirais aussi les Cowboys Fringants, étrangement. Ils ont comme quelque chose de culturel qui est le fun.

En faisant beaucoup de tournée on se rend compte que ce qui est le fun, au Québec, c’est que tu peux chauffer pendant longtemps et il y a juste du paysage. Ça fait tellement du bien. Je suis reparti sur la route il n’y a pas longtemps et l’espèce de solitude que tu trouves, tu as l’impression que tu pourrais rouler et vraiment arriver au milieu de nulle part, te perdre. Ce feeling excitant là d’aventures. On n’est pas prisonnier de la société, alors qu’en France par exemple, tu sens toujours que tu restes aux abords de la civilisation. Au Québec, il y a vraiment des endroits où tu arrives et tu te sens au milieu de nulle part. Tu le sais que ça va être chiant s’il t’arrive quelque chose dans ces moments là.

I.C. : Pourrais-tu me parler de l’importance des bookeurs ?

N.T. : J’ai longtemps booké des shows tout seul. J’ai commencé je crois que j’avais 16 ans, on avait booké un show à Trois- Rivières et à Sherbrooke et j’étais allé sur Myspace à la recherche de groupes de Sherbrooke pour trouver les places cools pour jouer et des groupes qui n’avaient pas de shows dans les dates autour et je les avais invité. J’ai fait ça pendant longtemps, booker moi-même, inviter des groupes locaux puis quand j’ai découvert ce que c’était un bookeur, ça a changé ma vie. C’est quelqu’un qui a déjà un réseau de contacts et qui aime ta musique, qui veut se forcer et faire en sorte que le spectacle se passe bien pour toi, puis qui t’accueille, un peu prêt à tout… ils vont te donner bouffe, alcool, hébergement, t’accueillir chez eux. C’est vraiment quelque chose de cool je te dirais. On ne remarque pas à quel point c’est précieux des bookeurs quand on n’a pas fait la job de booking par soi-même, toute l’organisation. On est conscient que sans les bookeurs, il n’y en aurait pas d’évènement et il n’y en aurait pas de vie culturelle. Ce sont eux qui sont à la base. Ce sont des gens qui font un geste quasiment désintéressé. Ce sont vraiment des trippeux de musique. Les derniers vrais fans de musique c’est les bookeurs. Pas nécessairement dans les grosses salles, où ça devient parfois plus une business, mais les petits bookeurs.

I.C. : Je vais te nommer quelques villes et routes et j’aimerais que tu me racontes une anecdote en lien avec celles-ci.

Sept-Îles

N.T. : On jouait pour la première fois avec un groupe du Saguenay qui s’appelle Distance Critique [NDLR : c’est le groupe de l’auteur de ses lignes]. En gros, on se pointe là-bas, il y avait quand même pas mal de monde dans un bar assez grand, c’était le fun. Distance Critique commence à jouer et pendant le show, y’a deux nazis skinheads qui rentrent dans le bar et qui vont directement dans le pit et qui commencent à faire des saluts nazis. Finalement le groupe continue à jouer [NDLR : All the small things par Blink-182, pour l’anecdote] et les deux skinheads passent devant notre merch et aspergent tout ça de peinture rouge. Notre drummeur repousse la cacanne de peinture. Le propriétaire du bar avait décidé pendant ce temps-là d’appeler la police et d’aller ensuite leur parler. Les deux gars sortent un couteau. Tout le monde se recule derrière le bar, il y a des gens qui prennent des tabourets et essaient de les repousser dehors et une fois dehors, la SQ était arrivée. Les deux gars avaient aussi fait du vandalisme et attaqué une personne pendant la soirée. Ils ont été arrêtés direct en arrivant dehors. On a failli ne pas pouvoir jouer car Olivier, notre drummeur, devait être interviewé par la police. Ça a été long. On n’a pas pu jouer avant 1h30 du matin, il y avait plein de monde qui était parti. Olivier a aussi dû retourner à Sept-Îles plus tard pour témoigner dans le procès.

Matagami-Timmins-Rouyn

N.T. : J’ai rarement perdu la voix mais une fois je l’ai vraiment perdue totalement. Je vais faire ça très court, mais j’ai vu une fille avec un bébé mort dans le ventre à Val d’Or. Elle chillait en ayant encore son bébé mort dans le ventre. C’est quelque chose qui peut arriver.

La 138

N.T. : Je venais de découvrir le groupe Bowling for Soup, je devais avoir 14 ans. Il y avait un chalet familial à Port-au-Persil et quand j’étais jeune, avec ma grand-mère. Une fois, en revenant à Montréal, elle m’a acheté un CD de Bowling for Soup. Je crois que c’est le plus grand moment de complicité que j’ai eu avec ma grand-mère de toute ma vie. Je ne sais pas trop pourquoi mais elle s’est arrêtée dans un Archambault et m’a dit de choisir ce que je voulais. J’aurai toujours ce souvenir-là de ma grand-mère. CD que j’ai amplement écouté d’ailleurs pendant mon adolescence.

Le chemin Chambly

N.T. : J’ai vécu ma plus grande peine d’amour sur le chemin Chambly. J’ai fait un slam aussi sur le chemin Chambly. À chaque début de stage [en enseignement], je demandais aux jeunes de me donner n’importe quel sujet pour un slam. Ils ont choisi le chemin Chambly à Saint-Hubert. J’ai fait un slam là-dessus et en gros, ça disait que c’était pas un endroit très cool pour les visites, pas la destination vacance rêvée.

Trois albums incontournables pour un roadtrip et pourquoi ?

Frank Turner – Love Ire & Song

Je trouve que c’est un des meilleurs artistes au monde. C’est un super album qui ne se démode pas, avec des bonnes paroles et un son particulier.

Orelsan – La fête est finie

Des bonnes paroles aussi, un bon beat. C’est vraiment l’album où son art est arrivé à maturité. Pour moi c’est un des plus grands génies musicaux de notre siècle.

Joe McMahon – Another life

C’est un autre album avec des super paroles. C’est un album qui m’a aidé dans des moments difficiles, qui est assez important pour moi. Ça parle des changements de vie lorsqu’on se sépare d’une personne.