Lorsque de pénibles individus commencent à se rendre au bureau de vote couronnés d’un sac de patates, on sait qu’il est trop tard pour épargner à l’univers un nouvel épisode de psychose électorale collective. Le potentiel absurde de ce type d’hystérie circonstancielle est toutefois très faible si on le compare à celui de l’hystérie perpétuelle du vote stratégique. À chaque élection, les citoyens se voient réimposer cette ridicule et pernicieuse alternative à leur propre authenticité. Elle ne sera jamais assez dénoncée.

Doit-on vraiment expliquer aux gens qu’ils peuvent encore voter comme ils le souhaitent? Est-ce vraiment devenu une simple option dans une logique de vote inutilement plus complexe? Je me surprends encore d’avoir à répondre à ce genre de questions.

Quoi qu’il en soit, il semblerait qu’on exige dorénavant le sacrifice des convictions de tous et de toutes au nom d’un objectif absolu : la défaite du gouvernement. Au lieu de faire exister le vote comme expression d’un projet politique souhaitable, les «stratèges» imposent à la collectivité un vote négatif et incohérent visant la simple déconstruction d’un ordre politique détesté. «Tout pour l’alternative, au diable mes préférences.» À quoi bon construire une réflexion politique complexe si on renonce si facilement à l’exprimer sincèrement?

« À chaque élection, les citoyens se voient réimposer cette ridicule et pernicieuse alternative à leur propre authenticité. Elle ne sera jamais assez dénoncée. »

Pour parer la faiblesse de cette position, le vote stratégique à l’audace de se draper dans une certaine conception du sens des responsabilité venant excuser son choix. Certains préfèrent heureusement ne pas avoir à partager cette conception fallacieuse si elle engage l’électeur à donner pleins pouvoirs à un groupe d’opposition que personne n’aurait vraiment préféré.

Au-delà de toutes ces considérations, j’ignore encore si cette tendance expose simplement le cynisme populaire ou alors une certaine résignation face à un système imperméable. La réponse se trouve probablement entre les deux. En tous les cas, sans savoir qui sont le principaux bénéficiaires de la réorientation des votes, nous savons que le pluralisme politique en est la principale victime.

À cet effet, il serait à présent convenable d’en finir avec les errances du vote stratégique en se donnant le droit d’exiger un mode de scrutin représentatif fonctionnant dans un système réellement démocratique. Nous avons assez souffert des lacunes sévères de ce système colonial et poussiéreux dans lequel notre société marine depuis le XIXe siècle. Après tout, vote stratégique ou pas, il sera toujours insupportable de penser que les gouvernements existent encore tous au bon plaisir de Sa Majesté.