« La communication est devenue le nerf de la guerre de la science », a soutenu la journaliste Valérie Borde à l’occasion d’une table ronde sur les manières de lutter contre l’antiscience, mercredi dernier. Les conférenciers présents ont offert plusieurs conseils en la matière devant une salle comble à l’Amphithéâtre Hydro-Québec du pavillon Alphonse-Desjardins.

Le dictionnaire Collins définit l’antiscience comme l’opposition à la science ou à la méthode scientifique. Dans cette catégorie, on pourrait retrouver, par exemple, des soi-disant cures et remèdes miracles, ou encore des courants de pensée comme le créationnisme.

« On peut définir [l’antiscience] comme [tout] ce qui est contre la science », explique Valérie Borde, journaliste scientifique indépendante. Et, « l’antiscience, on baigne dedans ». Celle-ci est l’œuvre d’individus, de groupes de pression, d’entreprises ou encore des scientifiques eux-mêmes, et les nouvelles technologies facilitent sa propagation. « Les charlatans tirent profit directement de l’ignorance et de la croyance en des solutions magiques [qui proposent] de répondre très simplement à des questions très compliquées. »

 

Le pharmachien Photo : Danika Valade

Le pharmachien
Photo : Danika Valade

« On vit dans un monde d’opinions de plus en plus », soutient Mme Borde, aussi chargée de cours en journalisme scientifique à l’Université Laval. Si les réseaux sociaux donnent de la visibilité à l’antiscience, ils sont aussi un moyen d’y répondre, fait valoir Olivier Bernard, pharmacien, communicateur scientifique et animateur du site Internet Le Pharmachien. Mais encore, elle n’est pas un phénomène nouveau, rappelant qu’à certaines époques, la pseudoscience était monnaie courante. À présent, « je pense qu’on est exposés à autant de mauvaises sciences que de bonnes sciences », conclut-il.

 

 

 

Valoriser le journalisme scientifique

Comment faire un contrepoids à l’antiscience? Plusieurs avenues ont été suggérées par les conférenciers. Les médias ont un rôle à jouer. Selon Serge Larivée, directeur de la Revue de psychoéducation et professeur à l’école de psychoéducation de l’Université de Montréal, « il faut valoriser le rôle des journalistes scientifiques », soutenant que les scientifiques eux-mêmes ne sont « pas de bons vulgarisateurs ». L’utilisation du jargon serait à éviter dans la mesure du possible, a-t-il conseillé.

Olivier Bernard abonde dans le même sens en ce qui a trait au langage utilisé qui devrait être facilement compréhensible des lecteurs. La solution n’est pas d’apprendre aux scientifiques à mieux vulgariser, car ce n’est pas leur métier, a enchaîné Valérie Borde. « Vulgariser, ça s’apprend, ce n’est pas évident », d’ajouter la journaliste. D’autant plus que les meilleurs scientifiques ne sont pas forcément les meilleurs vulgarisateurs, lance-t-elle.

Si la quantité de nouvelles scientifiques est convenable, c’est sur le plan de la qualité qu’il y aurait des améliorations à faire, suggère Clémence Lamarche, chargée de projets pour les Éditions Protégez-Vous. « C’est rare que les journalistes ont le temps d’aller en profondeur, de faire la mise en contexte », regrette-t-elle. Ce qui amène sur la table la question de la formation des journalistes, comme l’a relevé l’animatrice de la soirée Françoise Guérette. À ce chapitre, Valérie Borde estime qu’en ce qui a trait aux généralistes, « il faudrait avoir un minimum de connaissances, de compréhension au moins sur comment ça marche la science et c’est quoi la méthode scientifique, l’organisation de la recherche, les publications savantes ».

Quant aux journalistes scientifiques, parfois trop « cartésiens », ils ont du progrès à faire dans la manière de raconter les histoires parce que « c’est la base du journalisme ». Même son de cloche de la part d’Olivier Bernard. Bien que nécessaires, les publications scientifiques peuvent être ardues à lire et, en somme, « relativement plates » pour le grand public. C’est pour cela que les vulgarisateurs scientifiques devraient « être des bons raconteurs d’histoire ». Il ne faut jamais « sous-estimer le coolness factor » et « il faut que ça soit le fun » à lire, dit-il, mentionnant des sites Internet comme Le nutritionniste urbain, SciBabe ou le blogue Inspecteur Viral pour illustrer ses propos.

Le rôle des scientifiques

Apprivoiser le jargon scientifique, se méfier de la dictature du clic, réfléchir aux conséquences des articles, être à même de juger de la crédibilité d’une étude scientifique sont plusieurs conseils prodigués par Clémence Lamarche aux journalistes. Elle propose également de renforcer les liens entre la communauté scientifique et les médias. « Il y a quand même des scientifiques qui pourraient jouer le rôle de scientifique un peu mieux et de gardien de la vérité », d’ajouter Françoise Guénette.

Les discussions ont fait ressortir qu’il peut être parfois difficile pour les journalistes d’obtenir des réponses de la part des scientifiques. « Quelle est la responsabilité des scientifiques par rapport à la transmission des véritables informations scientifiques? », a interrogé l’animatrice de la soirée. Lorsque les recherches sont financées par les fonds publics, n’existe-t-il pas une responsabilité de partager avec la société les résultats?

Il faut savoir que les scientifiques ne sont pas obligés de parler aux journalistes, comme l’a souligné Clémence Lamarche. Celle-ci propose de renforcer les liens de confiance pour faciliter la communication. Constatant que les chercheurs sont « de plus en plus débordés » et que la prise de parole publique n’est pas nécessairement valorisée, Valérie Borde estime qu’il revient « peut-être aux organismes subventionnaires de réviser leur stratégie de subvention ». Ce commentaire a été accueilli avec réserve par Serge Larivée, soutenant que de nos jours, « les universités valorisent les chercheurs qui parlent aux journalistes ».

Vers un microprogramme en journalisme scientifique

Le département de communication et d’information travaille au lancement d’un microprogramme de 2e cycle en journalisme scientifique, a indiqué à Impact Campus Jean-Marc Fleury, directeur de la Chaire de journalisme scientifique Bell Globemedia et professeur au Département d’information et de communication de l’UL. Ce lancement pourrait avoir lieu à l’automne prochain, mais la date n’est pas encore confirmée.

En février 2015, le Conseil de la Faculté des lettres et des sciences humaines avait voté en faveur de la suspension des admissions à la maîtrise en communication publique avec majeure en journalisme scientifique. « Notre offre de cours de niveau 2e cycle était plutôt mince » pour ce programme, explique M. Fleury, ajoutant que l’intention du département serait de relancer cette maîtrise. Lorsque les admissions avaient été suspendues, quatre étudiants étaient inscrits à ce programme, mentionne-t-il.

Selon lui, tous les aspirants journalistes « devraient avoir un cours en journalisme scientifique », notamment afin de comprendre comment avoir recours aux experts. D’après Valérie Borde, l’intérêt pour le journalisme scientifique demeure au sein de l’université. « Je pense qu’il y a plein de gens qui sont convaincus que c’est super important le journalisme scientifique, mais de là à sortir de l’argent, c’est une autre étape. » D’un naturel optimiste, cette journaliste scientifique et chargée de cours à l’Université Laval est d’avis que ça va aller de mieux en mieux pour l’information scientifique, même si les temps sont durs, évoquant au passage la crise des médias, les politiques d’austérité et la puissance de certains lobbies.