Photo : Courtoisie

Les revenants du Djihad

Selon le rapport (cliquez) du Soufan Center publié en octobre dernier, 5600 soldats de Daech, provenant de 33 pays différents, sont retournés dans leur pays d’origine depuis 2012. David Thompson a relaté leurs récits de vie à travers son dernier ouvrage, récipiendaire du prix Albert Londres 2017, Les revenants. Ils étaient partis faire le jihad, ils sont de retour en France.

Journaliste à Radio France Internationale durant les Printemps arabes et la guerre en Libye, David Thompson se spécialise maintenant sur le retour sur de ces combattants en sol français après avoir publié Les Français jihadistes (Les Arènes, 2014). Son dernier ouvrage Les Revenants, coédité par le Seuil et le site d’information « Les Jours », rassemble les témoignages de Français partis rejoindre des groupes terroristes en Syrie et qui sont revenus. Après un succès retentissant, il a notamment été primé par le prix Albert Londres qui récompense les œuvres « aux critères journalistiques d’enquête ou de grand reportage, à l’exclusion des bandes-dessinées et des livres de photographie, en alliant le ton, le style et l’audace chers à Albert Londres ».

Récits de vie

Après avoir réalisé des entretiens pendant 4 ans, cette immersion unique dans l’univers des radicaux permet de donner la parole à ces hommes et à ces femmes qui nous racontent leur enrôlement dans la ville de Rakka, principal fief de Daech, et leur quotidien depuis leur retour en France. Afin de luter contre le terrorisme et d’aider à leur réhabilitation dans la société, il faut d’abord tendre l’oreille pour comprendre les racines de la radicalisation : « J’ai toujours eu l’impression d’être inférieure du fait que j’étais musulmane […]. Je me suis dit que, clairement, je n’avais pas ma place et que mes parents étaient esclaves de la société française. Je refusais d’être comme eux », dit Lena, qui éprouve un ressentiment postcolonial depuis la Guerre d’Algérie. Oscillant entre fierté et humiliation, c’est souvent le discours le plus répandu : « J’aime pas dire guerre parce que c’était pas à armes égales, moi je dis souvent le « génocide français ». Le djihad, c’est se battre pour retrouver notre dignité qu’on a perdue, qu’on a voulu écraser. Voilà, c’est ça qui m’a séduite aussi, on va dire. »

Contre tout attente

À ne pas prendre à la légère, ces individus représentent un enjeu de sécurité nationale puisqu’ils reviennent déçus, mais pas pour autant repentants. Certains sont encore dans une radicalité violente et assumée», note l’auteur.

La « menace » est triple : « Celle des retours d’éléments formés militairement et missionnés pour tuer, celle des revenants déçus, mais non repentis , capables de passer à l’acte violent individuellement ; et celle des sympathisants restés en France et pénétrés par ce discours. »

De plus, autre fait important à souligner, il ne faut pas croire que les hommes possèdent le monopole de la violence dans cette guerre sainte. En effet, les femmes participent largement dans cette lutte et ne s’en cachent pas. Pour l’une d’entre elles, «des attentats ciblés comme Charlie Hebdo, c’est la meilleure des choses à faire. L’attentat de Charlie Hebdo, ah c’était l’un des plus beaux jours de ma vie […] j’aimerais tellement que ça se repasse. Et j’espère que la prochaine attaque ciblée, ce sera une sœur qui la fera ».

La «déradicalisation» d’État, vraiment ?

L’auteur pose un regard critique sur la gestion de ces revenants par l’État français. D’après les témoignages recueillis, il en conclut que les autorités ne proposent pas forcément la meilleure solution et que la réalité y est beaucoup plus complexe. Ainsi, David Thompson s’aperçoit que ces citoyens français ne croient pas du tout aux programmes du Ministère de l’Intérieur, auxquels ils sont obligés de se plier par obligation judiciaire: « On arrive dans une pièce, quand la personne arrive avec un niqab ou un jilbeb, on nous lance un « salam alaykoum ». On nous parle un peu comme à des anciens alcooliques avec des petits yeux. Je me suis sentie comme un petit rat de laboratoire ». À travers le livre, le lecteur s’aperçoit que ces combattants sont des individus bien plus près de nous qu’on le croirait et qu’ils sont des produits de notre société. Issus de la classe ouvrière et moyenne, ils ont cru en un monde meilleur et ont saisi cet appel du djihad afin de combattre les injustices.

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