L’année 2018 en fut une des plus chargées en terme de publication pour l’auteure Virginie Francoeur, puisqu’après avoir proposé aux lecteurs un essai (Leadership machiavélique) et un recueil de poésie (Inde mémoire) en début d’année, elle est déjà de retour en librairie avec le fruit de plusieurs années de réflexion et de travail, son premier roman, Jelly bean. Celle qui est doctorante et chargée de cours au département de management de l’Université Laval y propose une immersion dans la vie de trois adolescentes on ne peut plus différentes, mais liées par une amitié indéfectible, sur le chemin tortueux de l’émancipation et de la découverte de soi.  

« D’abord et avant tout, il faut comprendre que j’ai quand même eu une adolescence assez éclatée, affirme Virginie Francoeur d’entrée de jeu. J’ai fait quatre écoles secondaires, j’ai été en centre d’accueil. Bref, j’ai eu une adolescence rock’n roll, mais je me suis replacée. » Les trois personnages principaux de Jelly bean, Ophélie, Sandra et Djamila, offrent chacune à leur façon une vitrine sur l’adolescence au féminin, avec ses questionnements, ses angoisses et ses découvertes qui transcendent les origines et les statuts sociaux-économiques.  

L’amour, l’amitié, la sexualité, l’image de soi et la relation avec la famille sont des sujets abordés au fil de ce court récit ponctué de rêves et d’échecs, d’excès et d’attente, drôle sans être moqueur, écrit avec la tendresse d’une auteure qui est passée par là – Ophélie a des origines et une éducation semblables aux siennes -, sans toutefois en faire une œuvre de l’ordre de l’autofiction. « Chrystine Brouillet et Patrick Senécal, ils n’ont pas eu à tuer quelqu’un pour pouvoir écrire leurs livres ! », illustre l’auteure. 

Parmi les traits originaux de son roman, l’on retrouve le souci particulier qui a été apporté aux différents jeux de langage, avec des expressions caractéristiques pour chaque adolescente, mélangées à des anglicismes bien présents dans la langue du quotidien des jeunes Québécois. L’authenticité du texte s’en trouve bonifiée, le spécifique représentant souvent le chemin le plus sûr vers l’universel. « On est beaucoup une génération qui se cherche à travers le langage, explique Francoeur. Je relis Ducharme, Michel Tremblay ou Le cassé de Jacques Renaud et je trouve que ça représente tellement bien une réalité, comment les gens pensaient. » 

« C’est souvent, paradoxalement, une écriture plus masculine, plus crue, plus virulente qui m’a interpelé, poursuit-elle, concernant le choix du ton de Jelly bean. Henry Miller, Jack Kerouac, Louis-Ferdinand Céline. C’est sûr qu’il y avait des femmes aussi : Nelly Arcan, Anaïs Nin, Josée Yvon. J’aimais ça parce que c’est des écritures qui ne sont pas moralisatrices. Ce n’est pas non plus de la chick lit, avec la fille qui braille avec son chat. » 

Des projets multiples et complémentaires 

Le travail d’écriture de Virginie Francoeur ne se fait pas dans la linéarité, elle qui cumule les styles littéraires et les différents chapeaux, de celui de la poète jusqu’à celui de la doctorante. Les différentes facettes de sa vie d’auteure se répondent. L’écriture de Jelly bean s’est faite sur une longue période, environ cinq ans, au milieu d’un horaire chargé, sans méthode précise, constate celle qui attend l’inspiration plutôt que de la forcer. « Ce n’est pas coupé au couteau. Je ne suis pas, disons, deux heures dans l’écriture romanesque, puis deux heures poète, puis deux heures doctorante, lance-t-elle. Tout s’est emboîté. Le doctorat m’aide dans la structure, puisque je n’ai pas vraiment de méthode d’écriture, puis il y a des passages plus poétiques dans le roman, c’est certain. » 

« Dans tout ce que j’écris, même s’il y a un style différent, il y a un souffle provocateur, l’idée de s’émanciper de divers carcans, il y a beaucoup de rébellion. Même dans mon essai, qui était une critique du milieu universitaire. » 

Choses certaine, Virginie Francoeur a investi beaucoup d’elle-même dans la gestation du projet Jelly bean, dont l’écriture fut lente, mais d’une authenticité et d’une efficacité de ton ayant facilité le processus d’édition du livre. « L’histoire, je ne la connaissais pas avant de l’avoir écrite. Je me suis laissée pénétrer, les personnages ont vécu en moi et ça s’est écrit comme ça. Écrire, c’est perdre une partie de soi, mais on peut gagner quelque chose, parce que si on gagne des lecteurs et qu’on réussit à les faire rire ou à les faire pleurer, on aura gagné à perdre une partie de soi. » 

La fille de… 

Un élément décisif a orienté la carrière littéraire de Virginie Francoeur : une enfance passée entourée par les livres et certains de leurs artisans les plus illustres, gracieuseté de ses deux parents, le poète, chanteur et professeur Lucien Francoeur et la poète célébrée et professeure Claudine Bertrand. Un amour des mots précoce qui s’est traduit par une grande variété de lectures, mais également par un besoin de distance par rapport à ce monde dès l’adolescence, une manière de se fonder elle-même avant de prendre la plume. Ses études aux HEC, à l’extrême opposé de la culture littéraire familiale, résonnent dans ses travaux universitaires actuels, mais servaient à l’époque à « emmerder » ses parents, en quelque sorte. 

« Quand j’ai trouvé ma voix et que j’ai commencé à me faire plus confiance, je suis revenue à l’écriture, élabore Francoeur. Je pense qu’elle coule dans mes veines, mais j’ai eu besoin de faire autre chose. C’est sûr qu’entre mon écriture et celles de mes parents – celle de mon père est plus rock’n roll, celle de ma mère plus intimiste -, il y a des croisements. Même si j’ai ma plume à moi, c’est sûr qu’elle est influencée par celles de mes parents. » 

Les prochains mois s’annoncent occupés pour Virginie Francoeur, alors qu’un livre collectif en lien avec son projet Science et arts (dont les résultats ont été exposés à l’automne dernier) sera publié aux Presses de l’Université Laval l’an prochain. Ensuite, cap vers Valence, en Espagne, au début de l’année 2019, pour poursuivre la rédaction de sa thèse de doctorat. Un nouveau roman en préparation ? « Avant de pouvoir écrire autre chose, d’avoir ce souffle-là, je vais me concentrer sur ma thèse, je vais laisser vivre un peu Jelly bean et on verra. » 

Le lancement officiel à Québec de Jelly bean aura lieu vendredi le 28 septembre prochain à la succursale Saint-Jean de la Librairie Pantoute.