Pendant plus de trente ans, il a mené une guerre de guérilla qui a réussi à mettre en déroute les armées les plus puissantes du monde : celles de la France et des États-Unis. Professeur d’histoire devenu stratège militaire, Võ Nguyên Giáp s’est éteint la semaine dernière à l’âge de 102 ans.

« La vallée du Tonkin est imprenable », croyaient les stratèges de l’armée coloniale française, postés avec leurs pièces d’artillerie, leurs mitrailleuses modernes et leurs officiers directement sortis de l’école militaire de Saint-Cyr. Nous sommes en 1952. Derrière les lignes ennemies se terre le général Giáp, enseignant d’histoire parfaitement francophone qui s’inspire de son idole, Napoléon Bonaparte, en lançant une série d’attaques-surprises par les cols escarpés de la forêt vietnamienne. « Là où peut passer une chèvre peut passer un homme. Et là où peut passer un homme peut passer un bataillon. » À pied, en vélo ou à canot de bambou, 55 000 soldats Viêt Minh réussissent à déloger les troupes du colonisateur français. La victoire obtenue à l’arraché n’est toutefois pas la fin de la guerre, mais au mieux la fin du premier chapitre : les États-Unis vont bientôt prendre la relève des Français au Vietnam pour combattre l’avancée du communisme en Asie.

Vingt-trois ans plus tard, en avril 1975, Saigon passe aux mains des Vietcongs. Après un enlisement en Asie du Sud, les États-Unis plient bagage. Pour une seconde fois au Vietnam, la tactique de la guérilla et de la guerre de résistance menée par le général Giáp vient à bout d’une puissante armée coloniale. Le « militaire autodidacte » aurait appris l’art de la « guerre du peuple » du leader communiste Mao Tsé-tong lors de son bref séjour d’exil en Chine. Sa tactique d’offensive permanente lui a valu de devenir par la force des choses une icône de la lutte armée pour la décolonisation dans le monde. Võ Nguyên Giáp, qui appelait le leader communiste Ho Chi Minh « mon oncle », est le cerveau derrière la stratégie de démoralisation, basée sur l’infinie volonté de ses troupes à libérer le pays et le faible moral des soldats ennemis mobilisés pour une guerre difficilement justifiable.

Par contre, cette stratégie a été fortement coûteuse en vies humaines. Le général américain au Vietnam William Westmoreland, qui a consacré un livre au général Võ Nguyên Giáp, croit que celui-ci n’a rien d’un génie militaire. « Confronté à des pertes d’un demi-million de soldats en 1969 […], Giap est indifférent à la vie humaine. Cela fait de lui un redoutable adversaire, mais pas un génie militaire ». De fait, la stratégie de l’offensive permanente visait plus à gagner les esprits que les batailles, comme en témoigne notamment l’offensive du Têt, en 1968, un point tournant dans l’appui de l’opinion populaire américaine à la guerre du Vietnam.

Faire pencher la balance de l’opinion publique de l’ennemi en défaveur de la guerre, telle a été la formule gagnante du général Giáp. Même si ses troupes étaient sous-équipées face à l’armée la plus puissante du monde, malgré l’usage par l’ennemi d’hélicoptères ultramodernes, de défoliants toxiques et de missiles à la fine pointe de la technologie, le général a pu bénéficier d’un atout majeur : les Américains, comme les Français, ne souhaitaient pas de cette guerre. Qui plus est, la guerre du Vietnam a vu l’apparition des premières photographies de guerre en couleur qui ont pu illustrer toute l’ampleur des horreurs du combat. Le temps jouait contre l’ennemi, et chaque jour qui passait rapprochait le Vietnam d’un départ des troupes d’occupation. Comme quoi l’œil du général, qui ne se fixait pas strictement sur le champ de bataille, mais bien sur l’ensemble de cette société internationale en transformation, a pu changer significativement le cours de l’histoire.