Deux millions de personnes la parlent dans le monde. Pourtant, elle n’est la langue officielle d’aucun pays. L’espéranto est une langue internationale. Elle a été créée de toutes pièces dans les années 1870 par Ludwik Lejzer Zamenhof, un médecin ophtalmologiste polonais. En 1887, il publie une première version de ce projet, nommée « Langue internationale », qui définira les bases de ce langage, aujourd’hui utilisé dans plus de 120 pays et qui est même parlé ici à Québec, sur les bancs de l’Université Laval.

Par Lucie Bédet, journaliste multimédia

Ils ont pour ambition de créer une association espérantiste à l’Université Laval. Lætitia Bert et Gilles-Philippe Morin sont tous les deux espérantophones. Lætitia Bert est doctorante en santé communautaire et l’espéranto est sa langue maternelle : « Je suis française mais j’ai parlé espéranto avant le français. C’était une volonté de ma mère d’élever ses enfants comme ça », raconte- elle. Dans le logement de son enfance, sa mère accueille beaucoup de voyageurs espérantistes et petite, elle grandit avec cette langue internationale dans les oreilles.

Histoire différente pour Gilles-Philippe Morin. Lui est étudiant en neurosciences et il y a quatre ans, sa curiosité le pousse à se renseigner sur l’espéranto. « En naviguant sur Internet, je suis tombé sur une vidéo parlant de cette langue internationale. Je trouvais le concept vraiment intrigant. Habituellement, une langue n’est pas construite, et n’est pas logique non plus ». Alors, il commence par apprendre un dérivé de l’espéranto : l’Ido, se voulant plus logique encore que l’espéranto. « Je me suis dit : “tant qu’à connaître le dialecte de l’espéranto, autant l’apprendre directement”. »

Pour tous, partout


L’objectif de l’espéranto est simple : faciliter les échanges de manière neutre. Mettre sur un pied d’égalité les hommes et les femmes qui voudraient dialoguer entre eux sans barrière de langues entre les pays. « C’est aussi une valeur de conservation des cultures et des langues régionales, en soi, l’espéranto se veut contre toute forme de domination linguistique », soutient Lætitia Bert.

« La chose la plus importante avec l’espéranto, c’est la justice linguistique. Ce n’est pas une langue qui résulte d’un impérialisme ou qui assoit une domination, explique Gilles-Philippe Morin, l’autre justice, c’est que tout le monde peut l’apprendre. L’espéranto se veut accessible à toutes les nationalités, toutes les classes sociales. » Qu’elle soit leur langue maternelle ou issue d’un apprentissage récent, les espérantophones peuvent débattre en s’exprimant facilement et ainsi, se concentrer sur le contenu plutôt que le contenant.

Pour que tout le monde s’y retrouve, la langue internationale est un mélange de beaucoup d’autres : « le créateur parlait yiddish, russe, polonais, français, allemand, latin, grec et d’autres ». Avec toutes ses connaissances, Ludwik Lejzer Zamenhof a sélectionné le plus simple et le plus logique de chaque langue et a conçu l’espéranto. « Il s’est majoritairement inspiré de langues européennes, mais on peut aussi voir des accentuations et des constructions grammaticales qui se rapprochent de plusieurs langues asiatiques », développe la doctorante en santé communautaire.

MAL signifie idée du contraire, san concerne la santé, nul implique une personne, ej définit un lieu. Malsanulejo signifie donc hôpital.

L’espéranto fonctionne comme des « Lego ». C’est constructif et on y assemble des syllabes pour créer des mots. C’est en partie pour cela que l’espéranto est considéré comme 8 à 10 fois plus facile à apprendre qu’une autre langue.

La langue internationale a été remise au goût du jour par de jeunes espérantistes grâce à Internet. L’outil permet de faciliter l’apprentissage de la langue. Des méthodes d’apprentissage en ligne, souvent gratuites, sont apparues : lernu.net, l’application Duolingo ou encore des tutoriels sur YouTube. Suzanne Roy, une bénévole espérantiste, offre également la possibilité de suivre des cours gratuits à Québec. « Il y a plein de ressources, plein de gens qui aident pour les ressources et plein de gens qui sont des ressources », décrit Gilles-Philippe.

Des rencontres et une communauté

Plus qu’une langue, l’espéranto a un sens communautaire et culturel. « Ce n’est pas juste un outil, ce n’est pas juste une langue mais c’est une culture : il y a des films, il y a de la musique, il y a des artistes », raconte Lætitia Bert, qui a grandi avec des comptines, des jeux et des dessins animés en espéranto.

Cette culture, elle fait partie intégrante de l’identité de la communauté espérantophone. D’ailleurs, beaucoup se disent espérantistes plutôt qu’espérantophones. Ils appuient alors l’identité de l’espéranto : « même si la langue est apolitique, il y a une idéologie derrière : une ouverture sur le monde, une connaissance des autres, la recherche d’échanges », décrit Lætitia Bert.

Lætitia Bert et Gilles-Philippe Morin font partie de la quinzaine d’étudiants espérantophones à l’Université Laval. Crédit : Lucie Bédet

Lætitia Bert et Gilles-Philippe Morin font partie de la quinzaine d’étudiants espérantophones à l’Université Laval. Crédit : Lucie Bédet

Dans cette communauté soudée s’opère alors un véritable réseau d’entraide. Lætitia raconte avoir été hébergée chez une espérantiste pendant quelque temps. « De la même manière, j’ai un lien de confiance plus fort avec un espérantiste plutôt qu’un autre inconnu. Je ne sais pas expliquer pourquoi. »

« L’espéranto, on pourrait se dire que c’est une bande de gens bizarres qui parlent dans leur sous-sol, mais ça permet à des centaines ou des milliers de personnes de se rencontrer. » ‒ Lætitia Bert

Cette solidarité est peut-être due au réseau bien ancré et au lien de confiance qu’il inspire. Premier exemple : depuis 1974, les espérantistes utilisent Pasporta Servo, un ancêtre de Couchsurfing. Ce service d’hébergement gratuit est en réalité un réseau d’accueil de voyageurs basé sur des discussions en espéranto. « Quand je voyage, systématiquement je contacte des espérantistes. Au Québec, en Thaïlande, en Italie, en Irlande, aux États-Unis. On est partout finalement ! », rigole Lætitia.

Deuxième exemple : Amikumu. Il s’agit d’une application de rencontres basée sur les langues parlées par ses utilisateurs. Un Tinder pour amitié, avec une créatrice espérantophone ! L’application n’est pas uniquement destinée à cette communauté mais on y retrouve beaucoup d’espérantistes.

Mais il n’est pas nécessaire de voyager pour rencontrer et utiliser l’espéranto. « Ma plus grosse utilisation de l’espéranto, c’est pour aller sur Internet et envoyer des memes sur le fait qu’il y ait un nouveau pronom neutre dans notre langue », explique Gilles- Philippe en riant. Car la langue n’est pas figée : de mots nouveaux apparaissent, des débats sur le genre font changer les usages de la langue, « il y a même de l’argot chez les jeunes ». Finalement, on retrouve tout d’une langue classique.

Profils variés et divergences

Et de même que pour n’importe quelle autre langue, les profils des espérantophones sont divers : « ça créé un lien fort entre les personnes mais ça n’empêche pas d’avoir des opinions différentes. J’ai récemment eu un débat sur l’avortement en espéranto par exemple », relate Lætitia.

Des divergences sur les droits des femmes, sur des idéologies politiques, mais aussi sur l’avenir de cette langue internationale. Comment faire pour la démocratiser ? Est-ce une bonne chose que des entreprises l’utilisent ? Faut-il l’apprendre à l’école ?

Cette dernière question fait débat. Gilles-Philippe Morin défend le non. « C’est un gros débat mais selon moi, l’espéranto a un cachet dû au fait que ce soit une langue volontaire. Je pense qu’elle perdrait son lien fort à sa communauté si c’était une langue imposée. Si les gens ne l’apprennent pas par esprit de justice ou de fraternité, cet esprit de communauté sera perdu. ». Lætitia, elle, n’est pas tout-à-fait d’accord : « pour moi, c’est un outil tellement formidable, que plus il y a de personnes qui la parlent, mieux c’est. Potentiellement, l’espéranto pourrait même remplacer l’anglais en matière de business, pour certaines opportunités au niveau professionnel. L’apprendre à l’école, ça ouvre de nouveaux horizons. »

Malgré ses points de vue divergents, tous sont très fiers de faire partie de la communauté espérantiste. D’ailleurs, chaque année se tient un congrès mondial pour promouvoir cette langue qui dépasse les frontières. Cet été, c’est Montréal qui devait accueil l’événement, mais ce dernier est reporté à 2022 en raison de la pandémie de COVID-19. Les espérantistes seront patients.