Si la machine à revenir dans le temps n’a pas encore été inventée, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Lorsque les humains se sont sentis perdus, anxieux, déstabilisés, certains ont été tentés de revenir en arrière, dans « le bon vieux temps », où tout était plus simple et moins angoissant. Cette affirmation est spécialement vraie en politique, et nous en avons eu la preuve durant la décennie qui vient de se clore. Les exemples de la tendance populaire visant le retour aux politiques d’antan foisonnent partout en Occident. À l’âge du progrès, pourquoi tentons-nous de revenir dans le passé ?

Par Juliette Samson, journaliste collaboratrice

Ceux qui ne suivent pas sont perdus

Le progrès, justement, est l’un des coupables. Je m’explique : lorsqu’on avance, il y en a forcément qui restent derrière. Ceux-ci regardent le reste les dépasser, et, frustrés, se demandent s’il n’aurait pas été mieux de ne pas avancer du tout. Trop tard, malheureusement, donc ils sont tentés de retourner dans le passé. Cette analogie, aussi évidente soit-elle, illustre bien une des conséquences de l’évolution économique occidentale des dernières décennies. La médaille de la croissance économique occidentale a un revers : les emplois des secteurs primaires et secondaires sont supprimés, délocalisés, automatisés et précarisés. Cela laisse donc tout un pan de population, surtout des ouvriers et des agriculteurs, en arrière tandis que les industries occidentales se spécialisent et que les travailleurs se qualifient. Le tout a été amplifié, magnifié par la crise économique de 2008, qui, bien qu’elle ne nous ait laissés relativement intacts au Canada, a fait des ravages ailleurs en Occident. Ainsi, les gens qui ont souffert des coupes, du chômage et de la précarité se sentent trahis par la modernité qui a mené au déplacement de leurs usines au Bangladesh et ouvert les marchés aux récoltes du Mexique. Ils souhaitent donc récupérer le bien-être qu’ils avaient avant tous ces changements en revenant en arrière.

 

L’autre face de la mondialisation

La mondialisation, justement, sert un double rôle dans cette nostalgie des politiques du passé. Non seulement elle crée des frustrations chez ceux qu’elle laisse de côté, mais elle est également un facteur de déstabilisation. C’était facile, lorsque notre monde se limitait à notre communauté ou à notre pays. Mais, subitement, l’horizon des gens ordinaires s’est élargi jusqu’à englober la planète entière. Cela crée des phénomènes et des relations beaucoup trop complexes pour qu’une personne sans formation préalable puisse les comprendre. Et ce qu’on ne comprend pas angoisse, surtout quand on ressent l’impact direct de ces phénomènes inconnus. Il est donc tentant, il est vrai, de se replier sur soi-même et de revenir aux bonnes vieilles méthodes d’antan, où la Chine nous semblait aussi loin que Jupiter.

 

Des relations fades

Le melting pot résultant de ces relations accrues entre pays peut, au premier abord, nous sembler comme un facteur incroyable de progrès et d’ouverture. C’est vrai, du moins partiellement, car, comme dans un réel ragoût, tous les ingrédients finissent par goûter la même chose. À l’échelle du monde, la mondialisation crée un phénomène semblable : une uniformisation des cultures qui passe par la perte de repères culturels et de marqueurs d’appartenance sociaux et communautaires. Au Québec, cette progression ne pourrait être plus claire. En s’ouvrant au monde et à la modernité, nos repères culturels s’effondrent : les bancs d’église se vident, l’anglais prend le pas sur le français, Tou.tv peine à faire concurrence à Netflix… Tout ça crée un vide identitaire chez les populations, une angoisse existentielle qui les pousse à vouloir revenir à un temps plus serein où on pouvait clairement distinguer un « nous » et un « eux » (voir la loi sur les signes religieux.) Dans ce contexte, l’immigration est perçue comme une menace. Non seulement les plus dramatiques ont peur d’être submergés en nombre, mais on a également peur que tout cet apport de nouvelles cultures ne fasse s’effriter encore plus l’identité des natifs. On préfère alors, plutôt que d’entamer le chemin ardu du questionnement identitaire et collectif, revenir à la belle époque où les Québécois vivaient au Québec et le reste du monde vivait chez lui.

 

La menace de l’inconnu

Enfin, je me suis bien acharnée sur la mondialisation, mais elle n’est pas la seule coupable. Notre monde en changement fait peur parce que, dans les dernières décennies, de nouvelles menaces sont apparues, des menaces avec lesquelles on ne sait pas composer. Cela a fait le même effet que l’invention de la bombe nucléaire : on savait comment gérer une guerre normale, mais l’arrivée de ce nouvel arsenal a été un élément perturbateur et effrayant. Il a fallu s’adapter et maintenant, on vit sans que la menace d’une guerre nucléaire pèse sur nous quotidiennement. Tel est le processus que nous devrons suivre pour nos menaces contemporaines : le terrorisme et le réchauffement climatique. Si aucun de ces phénomènes n’est nouveau, il faut dire qu’ils ont acquis de l’ampleur dans la dernière décennie. Une série d’attentats meurtriers ont eu lieu en Europe comme ceux de Paris (2015), de Bruxelles (2016) et de Manchester (2017), qui ont remis en question le sentiment de sécurité des Occidentaux et la confiance dans la suprématie de leurs pays. Le réchauffement climatique, quant à lui, a atteint de nouveaux sommets et acquis une popularité médiatique et populaire sans précédent. Ces deux menaces étant nouvelles, on ne sait comment les contrer, et ça fait peur. Non seulement est-on alors nostalgique de la belle époque pré-2001 et préfonte des glaciers, mais on tente aussi de se tourner vers des solutions éprouvées par le passé (reste à savoir si elles fonctionneront).