L’art inuit de penser en trois

Il y a vingt ans, en avril 2006, Bernard Saladin d’Anglure publiait Être et renaître inuit, homme, femme ou chamane. Disparu le 25 février 2025 à 88 ans, cet anthropologue français — professeur émérite et fondateur des études inuit à l’Université Laval, cofondateur en 1977 de la revue Études/Inuit/Studies — aura consacré plus de soixante ans à recueillir et transduire la parole inuit. 

Par Camille Baril, journaliste collaboratrice

Le troisième sexe social, ce n’est pas un Qallunaaq – un Blanc – qui l’a inventé, Saladin d’Anglure y a été initié en 1965 par Mitiarjuk Nappaaluk, Inuit de Kangiqsujuaq, en rédigeant son manuscrit Sanaaq, premier roman en inuktitut et objet de sa thèse de doctorat dirigée par Claude Lévi-Strauss.

Héritier d’une riche tradition anthropologique dans le Grand Nord, il rencontre en 1972 à Igloolik, au Nunavut, des descendants de Qingailisaq – l’angakkuq dont le manteau mythique de 1902 est exposé à l’American Museum of Natural History à New York et répliqué par Saladin d’Anglure dans les années 1980.

Iqallijuq, avec ses mémoires intrautérines et de réincarnation, Kupaaq, l’infatigable conteur de la cosmogonie inuit, et Ujarak, l’aîné chasseur et sage informateur, sont les sources de cet ouvrage qui représente bien plus qu’une exploration ethnographique sur un « troisième sexe » exotique. Ce livre donne une leçon de méthode : il donne à lire une humanité qui pense en tiers, là où l’Occident pense en paires. Les films inuit d’Isuma.tv, nés à Igloolik même, complètent, en images et en son, le travail de l’anthropologue.

Être et renaître inuit, c’est une plongée dans les interstices du monde, au seuil de l’existence, là où l’accueil de l’altérité ouvre des portails cognitivo-linguistiques fissurant de plus belle les fondements civilisationnels.

 

Le binaire dans le Tiers-utérus 

Chez les Inuit, le fœtus est doté de clairvoyance et est libre de décider le sexe de sa naissance dans l’Utérus-igloo, bien que ce choix puisse être renversé in extremis par une puissance du Sila : il devait « sortir vite » et choisir l’outil du sexe de son incarnation. De cette croyance découle la figure du chamane, « le représentant d’un troisième sexe, intermédiaire entre l’homme et la femme » (Lévi-Strauss, 2006, p.12).

Deux mots portent cette conception. Le sipiniq, d’abord : l’enfant qui « a changé de sexe » au moment de naître, dont le corps bascule sur le seuil de la vie. L’atiq, ensuite : l’âme-nom qui traverse les corps et les générations, transmise d’un défunt à un nouveau-né — de sorte qu’un enfant peut être, à la fois, une petite-fille et un grand-père revenu. L’être inuit est double, tressé de plusieurs âmes.

Là où l’œil occidental voit deux sexes et n’en démord pas, sauf pour ses anges, l’écoumène inuit en compte concrètement un troisième : le porteur de message.

 

Le chamane comme médium des passages

Ce troisième terme a un visage : l’angakkuq. Genre à lui seul, il circule entre les sexes et les mondes. Son incarnation crée un pont entre les contraires et sa cosmogonie est un chant du monde vécu, un carmen mundi ordonné par trois puissances : Nuna, la terre ; Sila, le souffle-intelligence de l’univers ; et Sedna, la Mère des animaux marins, mère d’Igaluk, Frère-Lune et de Malina, Sœur-Soleil.

Deux images en disent le fonctionnement. Quand les humains manquent à leurs obligations, les fautes s’accumulent dans la chevelure de Sedna, au fond de la mer, jusqu’à l’emmêler ; c’est à l’angakkuq de descendre en transe la démêler, de peigner les souillures pour que le gibier marin revienne (Saladin d’Anglure, 2006, p. 166). Rien n’est jamais jeté : le désordre est un nœud à dénouer, non un déchet à évacuer.

L’autre image est celle du seuil. Sur la côte de l’Ungava, une montagne abrite, dit-on, un ours géant gardien d’un passage vers l’autre monde ; quand les missionnaires moraves passent en 1811, ils y reconnaissent, dans leurs propres mots, « la demeure du dragon » (Saladin d’Anglure, 2004, p. 118).

Le gardien géant au seuil du trésor : leur propre cosmologie reconnaissait la figure. L’ours, comme le chamane, est un opérateur de passage — il porte en lui son contraire-complémentaire : il ouvre le mouvement entre les milieux (Trott, 2006).

 

La leçon des tierces parties 

Le motif remonte plus haut encore. Les jumeaux cosmiques — Malina et Igaluk, ailleurs Siqiniq la Sœur-Soleil et Taqqiq le Frère-Lune —, dont la course éperdue fonde l’alternance du jour et de la nuit, appartiennent au vieux complexe mythique des Dioscures, présent de la Grèce antique à l’Inde védique (Le Quellec et Sergent, 2017 ; Blaisel, 1994, p. 133-134). Le motif précède les noms : ils ek-sistent réellement.

C’est là le retournement du livre : ce ternaire n’est pas un trait pittoresque, mais une leçon de lecture du monde. Il rejoint ce que la mésologie nomme une tierce position — sortir des préconceptions duelles (nature / culture, homme / femme, humain / animal) pour lire un milieu depuis son propre centre du monde et sa propre territorialité.

Alors, pourquoi, en 2026, à Québec, sur un campus, rouvrir un livre de 2006, traduit en anglais en 2018 ? Je dirais parce qu’il tient, dans sa langue et sa cosmologie, la trace d’une longue résistance et la preuve qu’un peuple a symbolisé – et symbolise toujours – le monde autrement que par la coupure. Ils ont été nombreux à tenir le fil de cette transmission pour que le message se rende jusqu’à nous aujourd’hui.

Saladin d’Anglure n’aura pas parlé à la place des Inuit, il leur a donné un mdium pour que leur symbolisation puisse continuer de circuler. Il aura tenu la porte — comme l’ours au seuil — assez longtemps pour que nous puissions aujourd’hui la franchir à notre tour.

Ce livre est un portail spatio-temporel plein de pépites d’or sociohistorique et cosmogonique. Il m’a fait rire et pleurer. Je recommande vivement cette lecture.

 

Références

Blaisel, X. (1994). La logique du don dans le mythe de la lune et du soleil. Religiologiques, 10(1), 111-141.

Le Quellec, J.-L. et Sergent, B. (2017). Dictionnaire critique de mythologie. CNRS Éditions.

Lévi-Strauss, C. (2006). Préface. Dans B. Saladin d’Anglure, Être et renaître inuit, homme, femme ou chamane (p. 11-13). Gallimard.

Saladin d’Anglure, B. (2004). La toponymie religieuse et l’appropriation symbolique du territoire par les Inuit du Nunavik et du Nunavut. Études/Inuit/Studies, 28(2), 107-131. https://www.erudit.org/fr/revues/etudinuit/2004-v28-n2-etudinuit1289/013199ar/

Saladin d’Anglure, B. (2006). Être et renaître inuit, homme, femme ou chamane. Gallimard.

Trott, C. G. (2006). The gender of the bear / Le genre de l’ours. Études/Inuit/Studies, 30(1), 89-109.

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